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Anne Robert Jacques Turgot

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Anne Robert Jacques Turgot
homme politique, économiste

Dates 1727-1781
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Tendance Libéral classique
Origine France France
Articles internes Autres articles sur Anne Robert Jacques Turgot

Citation « Avec le principe sacré de la liberté du commerce, tous les intérêts du commerce disparaissent. Les prétendus intérêts de posséder plus ou moins de territoire s'évanouissent, par le principe que le territoire n'appartient point aux nations, mais aux individus propriétaires des terres ; que la question de savoir si tel canton, tel village doit appartenir à telle province, à tel État, ne doit point être décidée par le prétendu intérêt de cette province ou de cet État, mais par celui qu'ont les habitants de tel canton ou tel village de se rassembler pour leurs affaires dans le lieu où il leur est le plus commode d'aller; que cet intérêt, étant mesuré par le plus ou moins de chemin qu'un homme peut faire loin de son domicile, pour traiter quelques affaires plus importantes, sans trop nuire à ses affaires journalières, devient une mesure naturelle et physique de l'étendue des juridictions et des États, et établit entre tous un équilibre d'étendue et de forces qui écarte tout danger d'inégalité et toute prétention à la supériorité. »
inter lib.org sur Anne Robert Jacques Turgot
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Anne Robert Jacques Turgot, baron de Laune, souvent appelé Turgot (Paris 10 mai 172718 mars 1781), homme politique et économiste français.

Biographie

Les années de formation

Il est le plus jeune fils de Michel Étienne Turgot, prévôt des marchands de Paris, et de Madeleine Françoise Martineau, d'une ancienne famille normande. Il est éduqué par l'Église, et à la Sorbonne, à laquelle il est admis en 1749. Il s'appelle alors l'abbé de Brucourt. Il remet deux remarquables dissertations latines, Sur les bénéfices que la religion chrétienne a apporté à l'espèce humaine, et sur L'Histoire du progrès dans l'esprit humain. Il avance l'idée que l'être humain dispose naturellement d'un attribut permanent mais pas toujours manifeste pour améliorer son propre sort et contribuer ainsi au progrès historique[1].

Le premier signe que nous avons de son intérêt pour l'économie est une lettre de 1749 sur le billet de banque, écrite à son camarade l'abbé de Cicé, où il critique la théorie du papier monnaie de John Law et réfute ainsi la défense présentée par l'abbé Terrasson du système de Law.

Il se passionne pour la poésie et tente d'introduire dans la poétique française les règles de la prosodie latine. Sa traduction du quatrième livre de l'Éneide est accueillie par Voltaire comme la seule traduction en prose où il ait trouvé le moindre enthousiasme.

En 1750, il décide de ne pas rentrer dans les ordres, et s'en justifie, suivant Pierre Samuel Du Pont de Nemours, en disant qu'il ne peut pas porter un masque toute sa vie. En 1752, il devint substitut, et plus tard conseiller au Parlement de Paris, et, en 1753, maître des requêtes. En 1754, il fait partie de la chambre royale qui siège pendant un exil du Parlement. En 1755 et 1756, il accompagne Jacques Claude Marie Vincent de Gournay, alors intendant de commerce, dans ses tournées d'inspection dans les provinces, et en 1760, pendant qu'il voyage dans l'est de la France et en Suisse, il rendit visite à Voltaire, avec qui il se lie d'amitié. À Paris, il fréquente les salons, en particulier ceux de Madame Graffigny — dont on suppose qu'il a voulu épouser la nièce, Mademoiselle de Ligniville (« Minette »), plus tard Madame Helvétius et son amie à vie — Marie Thérèse Rodet Geoffrin, Marie Anne de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, Mademoiselle de Lespinasse et la duchesse d'Envilie. C'est pendant cette période qu'il rencontre les théoriciens physiocrates, François Quesnay et Gournay, et avec eux Pierre Samuel Dupont de Nemours, l'abbé André Morellet et d'autres économistes.

Intendant sous Louis XV

En août 1761, Turgot est nommé intendant de la généralité de Limoges, laquelle inclut certaines des régions les plus pauvres et les plus surtaxées de France. Il y restera 13 ans. Il est déjà profondément marqué par les théories de François Quesnay et Jacques Claude Marie Vincent de Gournay, et s'emploie à les appliquer autant que possible dans sa province. Sa première idée est de continuer le travail, déjà commencé par son prédécesseur Tourny, de faire un relevé du territoire (cadastre), afin d'arriver à une estimation plus exacte pour la taille. Il obtient également une large réduction dans la contribution de la province. Il publie un Avis sur l'assiette et la repartition de la taille (17621770), et comme président de la Société d'agriculture de Limoges, offre des prix pour des expérimentations sur le principe de taxation. Quesnay et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau ont eux proposé une taxe proportionelle (« impôt de quotité »), mais c'est une taxe distributive (« impôt de répartition ») que propose Turgot. Une autre idée est la substitution en ce qui concerne les corvées d'une taxe en monnaie levée sur la province entière, la construction de routes étant donnée à des contracteurs, ceci afin d'établir un réseau solide tout en distribuant plus justement les dépenses de sa construction.

En 1769, il écrit son Mémoire sur les prêts à intérêt, à l'occasion de la crise provoquée par un scandale financier à Angoulême. C'est la première fois que la question du prêt est traitée scientifiquement, et non plus seulement d'un point de vue religieux. Parmi les autres travaux écrits pendant l'intendance de Turgot figurent le Mémoire sur les mines et carrières et le Mémoire sur la marque des fers, dans lesquels il proteste contre les normes étatiques et l'intervention de l'État, et défend la compétition libre. En même temps, il fait beaucoup pour encourager l'agriculture et les industries locales, entre autres les manufactures de porcelaine. Pendant la famine de 17701771, il applique aux propriétaires terriens l'obligation d'aider les pauvres et particulièrement leurs métayers, et organise dans tous les ateliers de la province des bureaux de charité pour fournir une activité à ceux capables de travailler, et un secours aux infirmes. Parallèllement, il condamne la charité non discriminatoire. On peut noter que Turgot fait des curés, quand il peut, les agents de ses charités et de ses réformes. C'est en 1770 qu'il écrit ses fameuses Lettres sur la liberté du commerce des grains adressées au contrôleur général, l'abbé Terray. Trois de ces lettres ont disparu, ayant été envoyées à Louis XVI par Turgot plus tard et jamais récupérées, mais celles qui restent démontrent que le commerce libre est de l'intérêt du propriétaire foncier, du fermier et aussi du consommateur, et demandent énergiquement un retrait des restrictions.

L'un des travaux les plus connus de Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, est écrit au début de son intendance, au bénéfice de deux étudiants chinois. En 1766, il rédige les Éphémérides du citoyen, qui paraissent en 17691770 dans le journal de Pierre Samuel Du Pont de Nemours, et sont publiés séparement en 1776. Dupont, cependant, a altéré le texte pour le mettre plus en accord avec la doctrine de François Quesnay, ce qui refroidit ses relations avec Turgot.

Après avoir tracé l'origine du commerce, Turgot développe la théorie de Quesnay selon laquelle le sol est la seule source de richesse, et divise la société en trois classes, les cultivateurs, les salariés ou les artisans, et les propriétaires. Après avoir discuté de l'évolution des différents systèmes de culture, de la nature des échanges et des négociations, de la monnaie, et de la fonction du capital, il choisit la théorie de l'« impôt unique », selon laquelle seul le produit net du sol doit être taxé. En outre, il demande encore une fois la liberté totale du commerce et de l'industrie.

Entre 1757 et 1760, il compose un article sur les Valeurs des monnaies, probablement pour le Dictionnaire du commerce de l'abbé Morellet. En 1759, paraît son Éloge de Gournay.

Ministre de Louis XVI

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Turgot est nommé ministre de Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, le mentor du roi, auquel il a été chaudement recommandé par l'abbé Very, un ami commun. Sa nomination comme ministre de la Marine en juillet 1774 est bien accueillie, notamment par les philosophes. Un mois plus tard, il est nommé contrôleur général. Son premier acte est de soumettre au roi une déclaration de principes : pas de banqueroute, pas d'augmentation de la taxation, pas d'emprunt. La politique de Turgot, face à une situation financière désespérée, est de contraindre à de strictes économies dans tous les ministères. Toutes les dépenses doivent désormais être soumises pour approbation au contrôleur. Un certain nombre de sinécures sont supprimées, et leurs titulaires dédommagés. Les abus des « acquis au comptant » sont combattus, cependant que Turgot fait appel personnellement au roi contre le don généreux d'emplois et de pensions.

Il envisage également une grande réforme de la ferme générale, mais se contente, au début, d'imposer ses conditions lors du renouvellement des baux : employés plus efficaces, suppression des abus des croupes (nom donné à une classe de pensions) — réforme que l'abbé Terray avait esquivé, ayant noté combien de personnes bien placées y étaient intéressées. Turgot annule également certains fermages, comme ceux pour la fabrication de la poudre à canon et l'administration des messageries, auparavant était confiée à une société dont Antoine Laurent Lavoisier est conseiller. Plus tard, il remplace le service de diligence par d'autres plus confortables qui sont surnommées « turgotines ». Il prépare un budget ordinaire.

Les mesures de Turgot réussissent à réduire considérablement le déficit, et améliorent tant le crédit national qu'en 1776, juste avant sa chute, il lui est possible de négocier un prêt à 4% avec des banquiers, mais le déficit est encore si important qu'il l'empêche d'essayer immédiatement la mise en place de son idée favorite, le remplacement des impôts indirects par une taxe sur l'immobilier. Il supprime cependant bon nombre d'octrois et de taxes mineures, et s'oppose sur la base des finances du pays à la participation de la France à la guerre d'indépendance des États-Unis, sans succès.

Turgot immédiatement se met au travail pour établir le libre-échange dans le domaine des grains, mais son arrêt du 13 septembre 1774, rencontre une forte opposition dans le Conseil même du roi. Le préambule de ce décret, exposant les doctrines sur lesquelles il est fondé, lui gagne l'éloge des philosophes mais aussi les railleries des beaux esprits, aussi Turgot le réécrit-il trois fois pour le rendre « si purifié que n'importe quel juge de village pourrait l'expliquer aux paysans. ». Il écrit dans son arrêt : « Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le Peuple est promptement, efficacement & abondamment pourvu ».[1] Turgot devient la cible de tous ceux qui ont pris intérêt aux spéculations sur le grain sous le régime de l'abbé Terray, ce qui inclut des princes du sang. De plus, le commerce des blés a été un sujet favori des salons et spirituel Ferdinando Galiani, l'adversaire des physiocrates, a de nombreux partisans. L'opposition de l'époque est le fait de Simon Nicolas Henri Linguet et Jacques Necker, qui en 1775 a publié son Essai sur la législation et le commerce des grains après en avoir demandé la permission à Turgot.

Pourtant, le pire ennemi de Turgot s'avère être la médiocre moisson de 1774, qui mène à la hausse du prix de pain pendant l'hiver 1774 et le printemps 1775. En avril les perturbations surgissent à Dijon, et au début de mai ont lieu les grandes émeutes frumentaires connues comme la « guerre des farines », qui peut être considéré comme le signe avant-coureur de la Révolution française. Turgot fait preuve d'une grande fermeté et d'un grand esprit de décision dans la répression des émeutes, et bénéficie du soutien de Louis XVI. Sa position est affermie par l'entrée de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes parmi les ministres en juillet 1775.

Pour ce qui est de ses relations avec Adam Smith, Turgot écrit : « Je me suis flatté, même de son amitié et estime, je n'avais jamais celui de sa correspondance », mais il n'y a aucun doute que Adam Smith a rencontré Turgot à Paris et il est généralement admis que La richesse des nations doit beaucoup à Turgot.

Enfin, Turgot présente au Conseil du roi en janvier 1776 ses fameux Six décrets. L'un d'eux étendit à Paris le libre-échange des grains. Deux autres édits modifiaient l'imposition du bétail et du suif. Mais les deux décrets qui ont rencontré la plus forte opposition sont celui abolissant les corvées et celui supprimant les jurandes et maîtrises (corporations). Dans le préambule, Turgot annonce courageusement son objectif d'abolir les privilèges et de soumettre les trois ordres à taxation — le clergé en a ensuite été exempté, à la demande de Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas. Dans le préambule au décret sur les jurandes, il fixe comme principe le droit de chaque homme pour travailler, sans restriction.

Il obtient l'enregistrement des décrets par le lit de justice du 12 mars, mais à ce moment-là, presque tout le monde est contre lui. Ses attaques contre les privilèges lui ont gagné la haine de la noblesse et du Parlement de Paris ; sa réforme de la Maison du roi, celle de la cour ; sa législation de libre-échange celle « des financiers » ; ses avis sur la tolérance et sa campagne contre les serments du sacre] vis-à-vis des protestants, celui du clergé ; enfin, son décret sur les jurandes celui de la bourgeoisie riche de Paris et d'autres, comme le prince de Conti, dont les intérêts sont engagés. La reine Marie-Antoinette ne l'aime guère depuis qu'il s'est opposé à l'octroi de faveurs à ses favoris, comme Yolande de Polastron, duchesse de Polignac.

Tout pouvait encore aller bien si Turgot conservait la confiance du roi, mais le roi ne manque pas de voir que Turgot n'a pas l'appui des autres ministres. Même son ami Lamoignon de Malesherbes pense qu'il est trop impétueux. L'impopularité de Maurepas va également croissante. Que ce soit par jalousie de l'ascendant que Turgot a acquis sur le roi, ou par l'incompatibilité naturelle de leurs personnages, Maurepas bascule contre Turgot et se réconcilie avec la reine. C'est vers cette époque qu'apparaît une brochure, Songe de M. Maurepas, généralement attribué au comte de Provence (futur Louis XVIII), contenant une caricature acide de Turgot.

Avec les physiocrates, Turgot croit en l'aspect éclairé de l'absolutisme politique et compte sur le roi pour mener à bien toutes les réformes. Quant aux Parlements, il s'est opposé à toute intervention de leur part dans la législation, considérant qu'ils n'avaient aucune compétence hors la sphère de la justice. Il reconnaît le danger des vieux Parlements, mais se révèle incapable de s'y opposer efficacement depuis qu'il a été associé au renvoi de René Nicolas Charles Augustin de Maupéou et l'abbé Terray et semble avoir sous-estimé leur pouvoir. Il s'oppose à la convocation des États généraux préconisée par Lamoignon de Malesherbes le 6 mai 1775, probablement en raison de l'important pouvoir qu'y ont les deux ordres privilégiés. Son plan personnel se trouve dans son Mémoire sur les municipalités, qui a été soumis d'une façon informelle au roi. Dans le système proposé par Turgot, les propriétaires seuls doivent former l'électorat, aucune distinction étant faite entre les trois ordres. Les habitants des villes doivent élire des représentants par zone municipale, qui à leur tour élisent les municipalités provinciales, et ces dernières une grande municipalité, qui n'a aucun pouvoir législatif, mais doit être consultée pour l'établissement des taxes. Il faut y combiner un système complet d'éducation, et de charité visant à soulager les pauvres.

Louis XVI recule devant l'ampleur du plan de Turgot. Il reste à Turgot à choisir entre une réforme superficielle du système existant et une réforme totale des privilèges — mais il aurait fallu pour cela un ministre populaire et un roi fort.

La chute

La cause immédiate de la chute de Turgot est incertaine. Certains parlent d'un complot, de lettres fabriquées de toutes pièces, et attribuées à Turgot, contenant des attaques sur Marie-Antoinette, d'une série de notes sur le budget de Turgot préparée, dit-on, par Jacques Necker et montrée au roi pour prouver son incapacité. D'autres l'attribuent à la reine et il n'y a aucun doute sur sa haine de Turgot depuis qu'il a soutenu Charles Gravier, comte de Vergennes dans l'affaire du comte de Guines.

D'autres l'attribuent à une intrigue de Maurepas. En effet, après la démission de Lamoignon de Malesherbes en avril 1776, Turgot tente de placer l'un de ses candidats. Très mécontent, Maurepas propose au roi comme son successeur un nommé Amelot. Turgot, l'apprenant, écrit une lettre indignée au roi, et lui montre en termes énergiques les dangers d'un ministère faible, se plaint amèrement de l'indécision de Maurepas et la soumission de ce dernier aux intrigues de cour. Bien que Turgot ait demandé à Louis XVI de garder la lettre confidentielle, le roi la montre à Maurepas.

Avec tous ces ennemis, la chute de Turgot est certaine, mais il tente de rester à son poste assez longtemps pour finir son projet de la réforme de la Maison du roi, avant de démissionner. Cela ne lui est même pas accordé : le 12 mai, on lui a ordonne d'envoyer sa démission. Il se retire aussitôt à la Roche-Guyon au château de la duchesse d'Enville, puis retourne à Paris, où il consacre le reste de sa vie aux études scientifiques et littéraires. En 1777, il est fait vice-président de l'Académie des inscriptions et des belles-lettres.

Personnalité

Turgot est un homme simple, honorable et droit, passionné de justice et de vérité. C'est un idéaliste, ses ennemis diraient un doctrinaire et les termes « des droits naturels », « la loi naturelle », se trouvent fréquemment sous sa plume. Ses amis parlent de son charme et de sa gaieté dans les relations intimes, mais entouré d'étrangers, il est silencieux et maladroit, et donne une impression de réserve et de dédain. Tant ses amis que ses ennemis s'accordent sur un point : sa brusquerie et son manque le tact dans les relations humaines ; Oncken signale, avec raison, le ton de « maître d'école » de sa correspondance, même avec le roi.

Les jugements sont partagés à propos de ses qualités d'homme d'État, mais on considère généralement qu'il est à l'origine d'un grand nombre des réformes et des idées de la Révolution française. Souvent ce ne sont pas ses idées propres, mais on lui doit de les rendre publiques. Concernant ses qualités d'économiste, les avis sont aussi partagés. Oncken, pour prendre le plus négatif des avis, le voit comme un mauvais physiocrate et un penseur confus, tandis que Léon Say considère qu'il est le fondateur de l'économie politique moderne et que « bien qu'il ait échoué au 18e siècle, il a triomphé au 19e. »

Vers une théorie du langage qui évolue selon un ordre spontané

Parallèlement, il étudie les diverses branches de la science, et des langues à la fois ancienne et moderne. Il développe une théorie empirique des origines, des analogies et de l’inégal développement des langues. Pour lui, la liberté du langage donne du génie humain à la poésie pour se développer. Dès 1750[2], il porte un intérêt particulier à l'origine des langues et discute des théories linguistiques de John Locke et de Maupertuis. Pour lui, la compréhension des progrès du langage est une clé essentielle pour comprendre l’esprit humain. Il part du principe que les sensations ou les peintures imagées sont à l'origine du langage établi. Il estime que les premiers hommes ont développé un langage figuratif avec beaucoup d’onomatopées, ensuite avec des noms de choses sensibles, et enfin par l'utilisation de métaphores. La langue figurée des poèmes est caractéristique du premier stade du développement historique de l'$etre humain. La proximité avec la nature permet d’exprimer les idées avec des images et des métaphores. Ce génie poétique s'est ensuite perdu chez les peuples policés qui ont adopté le langage de la raison où l’imagination est remplacée par la nuance de l'esprit. L'évolution économique des communautés s'est renforcée avec l’habitude de la réflexion et l’invention de l’écriture. Le langage figuratif a découvert d'autres horizons avec des termes plus abstraits.

Cette évolution du langage conforme aux différents modes de vie accompagne l’homme à travers trois stades de développement successifs, du chasseur au pasteur nomade puis au fermier sédentaire. Chaque phase de mode de vie suit son cours dynamique et dispose cependant ses propres caractéristiques langagières. Il semble qu'il prend ici à contre-pied Maupertuis. Une langue ne devient donc simple que lorsque l'esprit humain s'affine et que les mots deviennent de purs signes. Il illustre l’idée que le progrès suit le cours naturel et involontaire du développement social et linguistique, ce qui sous-entend, un ordre spontané dont la loi suit ses propres effets non intentionnels. L'avancée des différents langages s'est effectuée en fonction du développement économique. Il induit que les peuples chasseurs habitués, sans doute au silence, devaient avoir peu de mots, mais des sons courts et vifs, peu reliés les uns aux autres et dont les évolutions ont dû être lents. Pour le pasteur, Turgot en conclut que son mode de vie davantage installé dans la paisibilité et le repos, a dû provoquer une langue plus douce et des sonorités plus polie. Enfin, le langage du laboureur est plus froid, itératif et dont les mots sont plus interconnectés. En plus, de ce mode de survie ou de vie, les êtres humains se sont différenciés dans leur langage en fonction du spectacle qu’offrait leur paysage, selon qu’un sens était plus exercé ou plus flatté qu’un autre, suivant qu’un objet était plus familier, plus frappant qu’un autre et selon qu'il fut la source d'inspiration de métaphores.

Son intérêt porté à la linguistique et à l’étymologie dans l’Encyclopédie[3], plus ses commentaires philosophiques, ses traductions et ses études de littératures étrangères témoignent d’une grande érudition et d’un goût pour la connaissance. Cette dernière est reliée à l'éducation, sans doute, y voit-il un lien entre la liberté du peuple, son épanouissement économique et le bon usage de a langue[4]. En 1753, il traduit les Questions sur le commerce de l'anglais Josias Tucker, et rédige ses Lettres sur la tolérance, et un pamphlet, Le Conciliateur, en défense de la tolérance religieuse.

Apport à la théorie de l'entrepreneur

Turgot a élaboré une théorie d'une économie entrepreneuriale s'étendant au-delà de l'agriculture. Son entrepreneur est un riche commerçant ou industriel qui avance des capitaux et planifie ou supervise l'activité productive dans le but d'accumuler plus de richesses. Comme le notait Charles Tuttle en 1927 : "Chez Turgot, donc, la possession de capitaux est une qualification pour devenir entrepreneur, mais les deux fonctions sont distinctes". Donc, Turgot établissait bien un distinction entre l'apporteur du capital et l'entrepreneur même si les deux pouvaient difficilement discernable dans la réalité.

Informations complémentaires

Notes et références

  1. Œuvres de Turgot et documents le concernant. Avec biographie et notes, par Gustave Schelle, Paris, Félix Alcan et Guillaumin, 1913, tome I, pp158-159
  2. "Remarques critiques sur les réflexions philosophiques de Maupertuis sur l’origine des langues et la signification des mots", Œuvres de Turgot et documents le concernant. Avec biographie et notes, par Gustave Schelle, Paris, Félix Alcan et Guillaumin, 1913, tome I, pp157-181
  3. Il a écrit deux articles dans pour l'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers : "étymologie" et "langue".
  4. Turgot, 1775, "Mémoire sur les Municipalitiés"

Citations

  • «  La liberté de nuire n'a jamais existé devant la conscience. La loi doit l'interdire, parce que la conscience ne la permet pas. La liberté d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte que par des lois tyranniques. On s'est beaucoup trop accoutumé dans les gouvernements à immoler le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers; qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l'accomplissement de tous les devoirs mutuels. »

    (Deuxième Lettre à un grand vicaire sur la tolérance, 1754)
  • «  La liberté générale d'acheter et de vendre est donc le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production; de l'autre, au consommateur, la meilleure marchandise au plus bas prix. Ce n'est pas que, dans des cas particulier, il ne puisse y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe; mais le consommateur trompé s'instruira et cessera de s'adresser au marchand fripon; celui-ci sera discrédité et puni par là de sa fraude; et cela n'arrivera jamais fréquemment, parce qu'en général les hommes seront toujours éclairés sur un intérêt évident et prochain. »

    (Eloge de M. de Gournay, 1759)
  • «  Avec le principe sacré de la liberté du commerce, tous les intérêts du commerce disparaissent. Les prétendus intérêts de posséder plus ou moins de territoire s'évanouissent, par le principe que le territoire n'appartient point aux nations, mais aux individus propriétaires des terres; que la question de savoir si tel canton, tel village doit appartenir à telle province, à tel État, ne doit point être décidée par le prétendu intérêt de cette province ou de cet État, mais par celui qu'ont les habitants de tel canton ou tel village de se rassembler pour leurs affaires dans le lieu où il leur est le plus commode d'aller; que cet intérêt, étant mesuré par le plus ou moins de chemin qu'un homme peut faire loin de son domicile, pour traiter quelques affaires plus importantes, sans trop nuire à ses affaires journalières, devient une mesure naturelle et physique de l'étendue des juridictions et des États, et établit entre tous un équilibre d'étendue et de forces qui écarte tout danger d'inégalité et toute prétention à la supériorité. »

    (Lettre au Dr Price, 1778)
  • «  Il suit de cette discussion que, sous tous les points de vue par lesquels le commerce peut intéresser l’État, l’intérêt particulier abandonné à lui même produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement, toujours fautives et nécessairement dirigées par une théorie vague et incertaine. »

  • «  Mon désir est que vous puissiez croire que j’avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille, et pour vous, et pour vos peuples. »

    (lettre à Louis XVI)
  • «  Ce que doit faire la politique est donc de s’abandonner au cours de la nature et au cours du commerce, non moins nécessaire, non moins irrésistible que le cours de la nature, sans prétendre le diriger ; parce que, pour le diriger sans le déranger et sans se nuire à soi-même, il faudrait pouvoir suivre toutes les variations des besoins, des intérêts, de l’industrie des hommes ; il faudrait les connaître dans un détail qu’il est physiquement impossible de se procurer, et sur lequel le gouvernement le plus habile, le plus actif, le plus détailleur, risquera toujours de se tromper au moins de la moitié, comme l’observe ou l’avoue l’abbé Galiani dans un ouvrage où cependant il défend avec le plus grand zèle le système des prohibitions précisément sur le genre de commerce où elles sont le plus funestes, je veux dire sur le commerce des grains. J’ajoute que, si l’on avait sur tous ces détails cette multitude de connaissances qu’il est impossible de rassembler, le résultat en serait de laisser aller les choses précisément comme elles vont toutes seules, par la seule action des intérêts des hommes qu’anime la balance d’une concurrence libre. »

    (La marque des fers, Lettre au Contrôleur général sur l’état des forges)

Citations sur Turgot

  • « C'est Turgot qui a influencé l'auteur de "la Richesse des nations" Adam Smith et non l'inverse, de même qu'il a inspiré l'Américain Thomas Jefferson. » (La Grande Parade, Jean-François Revel)
  • « Il lance toute une série de réformes économiques qu’on qualifierait aujourd’hui de structurelles, d’inspiration clairement libérale et qui prennent le contre-pied des principes colberto-dirigistes ayant jusqu’alors inspiré la politique du royaume. Leur objectif commun : développer l’économie de marché en la libérant des contraintes réglementaires qui l’entravent. Turgot autorise ainsi la liberté du commerce des grains, « unique moyen de prévenir, autant qu’il est possible, les inégalités excessives dans les prix ». Parce que « la concurrence rend impossible tout monopole », explique Turgot, elle bénéficie au consommateur. « Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu. » (...) L’échec de Turgot ne fut pas seulement celui d’un Etat et d’une économie incapables de se réformer, empêchés par le poids des conservatismes, il fut aussi celui d’une révolution économique imposée d’en haut, par les élites intellectuelles, mais largement incomprise de la population, parce qu’insuffisamment ou mal expliquée. » (Pierre-Antoine Delhommais, Le Point, 26/07/2018)
  • « [Turgot] avait conçu un plan pour gouverner la France non point telle qu’elle était, mais telle qu’il avait cru qu’elle devait être. Il voulait rendre les Français tels qu’il les avait conçus et qu’il les voulait. » (Jean-Louis Soulavie, « Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, depuis son mariage jusqu’à sa mort », 1801)
  • « Dès 1774, à son entrée au ministère, il fixa le cap : « Point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts », tout en s’inquiétant de la difficulté de convaincre face à des opposants passés maîtres dans l’art de vendre des illusions : « Le peuple est si aisé à tromper que peut-être j’encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre contre la vexation. » Turgot, hélas, ne restera pas longtemps aux manettes. Mais, pendant ces deux années courant jusqu’à 1776, il osa abolir le lourd appareil réglementaire imaginé par la monarchie pour assurer, sans succès, la production de blé destinée à la survivance du peuple. Il lui substitua le libre-échange, permettant ainsi aux provinces produisant le blé en abondance de soulager, par le libre commerce et à un juste prix, les régions frappées par la disette. (...) Turgot mettra par ailleurs fin aux corporations, qui organisaient le travail des artisans et des commerçants depuis le XIIIe siècle. Considérant qu’elles paralysaient le travail et le développement économique, il instaura la liberté totale du travail, refusant de « faire faire au gouvernement ce que chacun peut faire et ce que chacun fera beaucoup mieux que lui ». » (Mathieu Laine, Le Point, 06/12/2018)

Publications

Littérature secondaire

Pour voir les publications qui ont un lien d'étude, d'analyse ou de recherche avec les travaux et la pensée de Turgot : Turgot (Littérature secondaire)

Liens externes

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