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Marie-Thérèse Génin
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Marie-Thérèse Génin occupe une place singulière et méconnue dans l'histoire intellectuelle française du XXe siècle. Éditrice de la Librairie de Médicis, elle fut l'une des rares femmes à œuvrer activement à la diffusion des idées libérales en France, à une époque où ces dernières étaient largement marginalisées sur la scène intellectuelle européenne. Son rôle fut déterminant dans la publication en français de plusieurs œuvres majeures d'auteurs comme Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et Walter Lippmann.
Marie-Thérèse Génin, éditrice du libéralisme français
Marie-Thérèse Génin était éditrice mais les archives ne nous montrent pas comment elle a commencé sa carrière. En 1937, lorsque Louis Baudin et Louis Rougier lui confient la direction de la Librairie de Médicis, elle sait que sa mission sera exigeante mais essentielle. La maison d'édition est installée au 3 rue de Médicis à Paris, en plein cœur du quartier latin, à deux pas de la Sorbonne. Dès l'origine, Marie-Thérèse Génin choisit de spécialiser la maison d'édition en économie politique, un domaine alors largement dominé en France par les thèses interventionnistes et keynésiennes.
Elle sent le vent du collectivisme souffler sur l'Europe, et constate avec inquiétude que les idées de liberté peinent à trouver un éditeur dans son pays, marqué par la tradition colbertiste et l'influence croissante du socialisme. Elle décide donc d'affirmer clairement la vocation de sa maison : publier et diffuser en langue française les grandes œuvres de la pensée libérale. En cela, elle s'inscrit dans une filiation intellectuelle qui remonte au XIXe siècle, lorsque Gilbert Guillaumin avait fondé sa propre maison d'édition en 1835 avec une vocation similaire : populariser et promouvoir les idées économiques libérales. Guillaumin était devenu le principal éditeur des idées libérales en France, avec un catalogue de 166 titres d'ouvrages économiques en 1866, publiant les œuvres de Jean-Baptiste Say, Charles Dunoyer, Frédéric Bastiat et Gustave de Molinari, ainsi que des traductions d'Adam Smith, Jeremy Bentham et John Stuart Mill. La Librairie de Médicis, sans être la continuation directe de la maison Guillaumin (disparue en 1910), poursuit cette même mission au XXe siècle.
Une éditrice au cœur des réseaux intellectuels
Marie-Thérèse Génin ne travaille pas seule. Elle fréquente assidûment les cercles libéraux de l'époque, et elle est la seule femme à être régulièrement présente parmi les habitués. En 1938, elle est attentive au colloque Walter Lippmann qui réunit à Paris des intellectuels venus de toute l'Europe et des États-Unis : Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Louis Rougier, Jacques Rueff. Elle est au cœur de ce réseau qui cherche à refonder le libéralisme face à la montée du totalitarisme. Ce colloque, organisé par Louis Rougier autour du livre de Lippmann La Cité libre, est considéré par les historiens comme le précurseur de la Société du Mont Pèlerin. Les quinze participants qui formeront le noyau de la MPS neuf ans plus tard y étaient présents, et le terme "néolibéralisme" y triompha contre d'autres appellations comme "néo-capitalisme" ou "libéralisme social". La Librairie de Médicis, fondée par deux participants du colloque (Baudin et Rougier), se trouve ainsi au cœur de l'histoire du néolibéralisme.
De la même manière que Guillaumin, un siècle plus tôt, était au cœur du réseau libéral de son époque en tant que fondateur du Journal des économistes (1841) et de la Société d'économie politique (1842), Marie-Thérèse Génin et la Librairie de Médicis s'ancrent dans les réseaux libéraux de l'entre-deux-guerres. Guillaumin avait fait de sa librairie un véritable centre névralgique du libéralisme français, accueillant les réunions de la Société d'économie politique dans ses locaux parisiens. Marie-Thérèse Génin, à sa manière, perpétue cette tradition en faisant de la Librairie de Médicis le lieu d'édition privilégié des penseurs libéraux de son temps.
Sa maison d'édition devient naturellement le lieu de publication des auteurs de ce mouvement. Elle publie également Friedrich Hayek, ce futur prix Nobel d'économie, et Walter Lippmann, dont elle contribue à faire connaître la pensée en France.
La guerre bouleverse tout. Mises a fui l'Europe pour les États-Unis en 1940 pour échapper aux nazis. Mais le travail de Marie-Thérèse Génin ne s'arrête pas. Après 1945, elle continue à faire vivre la Librairie de Médicis, et elle participe, à sa manière, à la refondation du libéralisme.
La Société du Mont Pèlerin, créée en 1947 par Hayek, poursuit ce qu'elle a commencé. L'historien Bernhard Walpen a montré que la MPS constitue un "collectif de pensée" transnational qui a délibérément œuvré à la construction d'un projet intellectuel alternatif au socialisme. Marie-Thérèse Génin y participe sans débattre à la tribune, mais elle est l'une des participantes les plus régulières. Une analyse quantitative du réseau de la MPS, fondée sur les listes de participation entre 1947 et 1986, révèle qu'elle fait partie du noyau dur des "frequent fliers" : parmi les participants ayant assisté à plus de la moitié des conférences, elle figure aux côtés de Friedrich Hayek, de l'éditeur Leonard Read (FEE) et du think tanker Ralph Harris (Institute of Economic Affairs : IEA). Elle est la seule femme identifiée parmi les "regulars" de la MPS, et partage avec les rares autres femmes présentes le sort de n'avoir jamais présidé une session ou présenté une communication. Elle est cependant fière d'avoir contribué à ce que les idées libérales traversent les frontières et les époques, grâce aux traductions qu'elle a supervisées et aux auteurs qu'elle a publiés.
Son activité ne se limite pas à la Librairie de Médicis. Elle crée également les Éditions M.-Th. Génin, une structure éditoriale qui lui est propre et qui coexiste avec la Librairie de Médicis. Le catalogue de la Bibliothèque nationale de France mentionne des ouvrages publiés conjointement par les deux entités : "Paris : Librairie de Médicis : M. Th. Génin, 1949". Cette maison d'édition personnelle lui permet de développer ses propres collections et de publier des ouvrages dans des domaines variés, allant de l'économie à la géographie, en passant par l'épistémologie et les sciences sociales. Ainsi, entre 1952 et 1973, les Éditions M.-Th. Génin publient des œuvres comme Méthode scientifique et science économique, Économie rurale, Régions, Nations, Grands espaces de Paul Claval, ou encore Principes de géographie sociale du même auteur. Cette double structure témoigne de l'importance éditoriale de Marie-Thérèse Génin, bien au-delà du seul cercle libéral.
Relation éditoriale entre Marie-Thérèse Génin et Ludwig von Mises
L'année 1938 est pour Marie-Thérèse Génin un tournant. Elle se lance dans un projet ambitieux : faire connaître en France la pensée de Ludwig von Mises, cet économiste autrichien dont les idées radicales sur le calcul économique en régime socialiste commencent à faire débat dans toute l'Europe. Cette même année, elle est attentive au colloque Walter Lippmann qui réunit à Paris des intellectuels venus de toute l'Europe et des États-Unis, et où Mises est l'une des figures centrales. Ce colloque marque le début d'une refondation du libéralisme face à la montée du totalitarisme, et Marie-Thérèse Génin se trouve au cœur de ce réseau intellectuel.
Elle supervise personnellement la traduction de son ouvrage majeur, "Le Socialisme : étude économique et sociologique", initialement publié en allemand en 1922. Elle confie ce travail à Paul Bastier, André Terrasse et François Terrasse. Lorsqu'elle tient entre ses mains les épreuves de ce livre qui démontre l'impossibilité du calcul économique rationnel sans propriété privée, elle sait qu'elle tient un texte capital pour l'histoire des idées. Cet ouvrage, qui constitue l'une des critiques les plus systématiques du socialisme jamais écrites, trouve enfin un éditeur en France grâce à son obstination.
La même année, elle publie également "Les illusions du Protectionnisme et de l'Autarcie" de Mises, traduit par Romain Godet. Elle est convaincue que ce texte, qui critique avec une vigueur remarquable les politiques protectionnistes, tombe à point nommé dans une Europe où le nationalisme économique gagne du terrain chaque jour. Ces deux publications jettent les bases d'une relation éditoriale qui durera près de deux décennies.
La relation de Marie-Thérèse Génin avec Mises ne se limite pas à un simple travail éditorial[1]. Elle lui écrit régulièrement. Dans une lettre qu'elle lui adresse, elle lui confie ses états d'âme, ses hésitations sur la formulation de certains vœux. Il l'a remarquée, elle le sait, et son regard sur son travail lui importe. Elle lui parle de quelques erreurs, peut-être un manuscrit qui l'a déçue, ou une traduction qui ne rend pas justice à son œuvre. Elle lui confie aussi qu'elle attend sa décision concernant certains envois. Chaque lettre qu'elle lui adresse est une occasion de renforcer ce lien qui les unit au-delà des simples affaires éditoriales.
Le 15 mai 1956, Marie-Thérèse Génin adresse à Mises une lettre qui témoigne de la profondeur de leur relation. Apprenant la célébration de son jubilé universitaire[2], elle choisit de lui offrir un exemplaire de la traduction française du Chaos du Planisme, réalisée par Jean-Pierre Hamilius un jeune professeur d'économie luxembourgeois, qui vient de paraître sous forme d'une plaquette. Jean-Pierre Hamilius est par ailleurs un membre très actif de la Société du Mont Pèlerin, participant à la quasi-totalité des conférences entre 1947 et 1986, ce qui renforce le lien entre le travail éditorial de Génin et le réseau transnational. Elle lui écrit : « Permettez-moi de me joindre à l'hommage qui vous a été rendu en vous adressant la bonne traduction que J.P. Hamilius a faite de PLANNED CHAOS ». Ce geste symbolique scelle une collaboration qui aura permis de faire connaître en France cinq œuvres majeures de l'économiste autrichien.
Elle évoque également ses projets d'été : elle ne pourra pas se rendre à Berlin pour la conférence internationale, car elle ne peut pas quitter sa librairie au mois d'août, mais elle se rendra à Rome pour l'Assemblée internationale de la société du Mont Pélerin, où elle est chargée d'organiser une exposition de livres. Cette lettre, rédigée sur le papier à en-tête des Éditions M.-Th. Génin et de la Librairie de Médicis, confirme la double structure éditoriale qu'elle a développée.
La correspondance entre Mises et Génin ne se limite pas à ces échanges personnels. Une lettre datée du 12 juin 1956[3], écrite en anglais par Mises depuis les États-Unis, témoigne de la reconnaissance directe de l'économiste envers son éditrice. Cette lettre répond à celle que Génin lui avait adressée le 15 mai précédent, où elle lui annonçait la parution de la traduction du Chaos du Planisme et l'hommage qu'elle entendait ainsi rendre à son jubilé universitaire. Mises la remercie pour la publication de la traduction française du Chaos du Planisme et pour ses félicitations. Il évoque les problèmes de santé de son épouse qui ont contrarié ses projets de voyage en Europe, mais espère pouvoir se rendre à la conférence du Mont Pèlerin et faire étape à Paris pour la revoir. Il salue la qualité typographique de ses publications et se déclare heureux d'être désormais représenté par cinq ouvrages dans la célèbre collection des Éditions M.-Th. Génin. Il lui demande enfin d'offrir des exemplaires de la traduction aux professeurs Louis Rougier et Louis Baudin, les co-fondateurs de la Librairie de Médicis. Cette lettre confirme que Marie-Thérèse Génin avait développé sa propre collection éditoriale, distincte mais liée à la Librairie de Médicis, et que Mises en était fier.
| Titre original | Titre français | Traducteur(s) | Éditeur | Année | Notes |
|---|---|---|---|---|---|
| "The Disintegration of the International Division of Labour" | "Les Illusions du protectionnisme et de l'autarcie" | Romain Godet | Librairie de Médicis | 1938 | Publié dans la collection « Fausses solutions à de vrais problèmes », n° 1. Extrait de "La Crise mondiale". |
| "Socialism: An Economic and Sociological Analysis" | "Le Socialisme : étude économique et sociologique" | Paul Bastier, André Terrasse, François Terrasse | Librairie de Médicis / Éditions M.-Th. Génin | 1938 | Ouvrage majeur de Mises, initialement publié en allemand en 1922. Traduit de l'allemand. |
| "Planned Chaos" (1947) | "Le Chaos du planisme" | Jean-Pierre Hamilius, Jr. | Éditions Génin — Librairie de Médicis | 1956 | L'ouvrage est parfois mentionné comme publié par les deux entités conjointement. |
- Note : D'après la correspondance de Mises datée du 12 juin 1956, il se déclarait « représenté par cinq ouvrages dans la célèbre collection des Éditions M.-Th. Génin ». Le tableau ci-dessus n'en identifie que trois avec certitude. Les deux autres pourraient inclure La Bureaucratie, La Mentalité anticapitaliste, ou d'autres titres dont les références exactes restent à confirmer.
- ↑ Marie-Thérèse Génin to Ludwig von Mises Letter, May 15, 1956, lettre archivée sur le site du Grove City College
- ↑ Le « jubilé universitaire » évoqué par Marie-Thérèse Génin dans sa lettre du 15 mai 1956 fait référence au cinquantième anniversaire du doctorat de Ludwig von Mises, obtenu le 20 février 1906 à l'Université de Vienne. À cette occasion, un recueil d'essais en son honneur a été publié sous le titre On Freedom and Free Enterprise : Essays in Honor of Ludwig von Mises, Presented on the Occasion of the Fiftieth Anniversary of His Doctorate, February 20, 1956, édité par Mary Sennholz (Princeton, NJ : Van Nostrand, 1956).
- ↑ "Ludwig von Mises to Marie-Thérèse Génin Letter, June 12, 1956" archive déposée sur le site du Grove City College