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Phoenix Foundation
La Phoenix Foundation est une organisation anarcho-capitaliste fondée en 1975 par le promoteur immobilier américain Michael Oliver (1928-2014) et le conseiller en investissement Harry D. Schultz. Établie à Amsterdam, elle avait pour objet la création de micro-États souverains fonctionnant selon les principes du libre marché absolu. Entre 1972 et 1980, la fondation a conduit trois tentatives de fondation étatique — aux récifs Minerva, aux îles Abaco et à Espiritu Santo (Vanuatu, ex Nouvelles-Hébrides) — toutes trois ont échoué face à la souveraineté des États existants.
Origines et cadre idéologique
Fondateurs et genèse
La Phoenix Foundation trouve son origine dans la convergence de trois trajectoires. Son principal fondateur, Michael Oliver, né Moses Olitzky à Kaunas (Lituanie) en 1928, est un survivant de la Shoah ayant perdu la majorité de sa famille dans les camps d'extermination nazis. Émigré aux États-Unis en 1947, il fait fortune dans l'immobilier et les casinos du Nevada. Son expérience du totalitarisme nourrit une méfiance durable envers l'État-providence américain, qu'il perçoit dans les années 1960-1970 comme une dérive comparable à celles qu'il a connues en Europe.
Harry D. Schultz (1924-2016), conseiller en investissement international surnommé « le conseiller le mieux payé du monde » par le Livre des records, apporte la dimension stratégique et fiscale. Il est l'auteur de la « Théorie des Drapeaux » (Flag Theory), formulée dans les années 1960, qui préconise la répartition des attributs juridiques d'un individu (nationalité, résidence fiscale, siège social, patrimoine) entre plusieurs juridictions afin de minimiser les contraintes étatiques.
Le troisième acteur déterminant est l'influence intellectuelle d'Ayn Rand (1905-1982), dont le roman Atlas Shrugged (1957) fournit le modèle narratif de l'exit : le retrait des producteurs dans une enclave autonome, Galt’s Gulch, face à un État devenu prédateur.
Cadre doctrinal
L'organisation s'inscrit dans le courant de l'anarcho-capitalisme théorisé notamment par Murray Rothbard (For a New Liberty, 1973 ; The Ethics of Liberty, 1982) et David Friedman (The Machinery of Freedom, 1973). Cette doctrine postule la possibilité d'une société organisée exclusivement par les contrats privés et la concurrence entre fournisseurs de services de protection et de justice, sans monopole étatique.
Le siège social est établi à Amsterdam en 1975, juridiction choisie pour la flexibilité de son droit des fondations (stichtingen) et ses possibilités d'optimisation fiscale. Ce choix constitue une application concrète de la Théorie des Drapeaux de Schultz[1].
Le manifeste fondateur, A New Constitution for a New Country (1968), rédigé par Oliver, expose le projet d'un État réduit à ses fonctions régaliennes minimales, financé par des contributions volontaires et fondé sur la protection absolue des droits de propriété.
Les tentatives de fondation (1972-1980)
La République de Minerva (1972)
La première entreprise concerne les récifs de Minerva, situés dans le Pacifique Sud à environ 450 km au sud des Fidji. En 1971, la fondation, alors opérant sous le nom d'Ocean Life Research Foundation, finance le déversement de sable sur ces récifs coralliens submergés à marée haute, afin de créer une île artificielle. Le 19 janvier 1972, Morris « Bud » Davis, ingénieur californien désigné président provisoire, proclame l'indépendance de la République de Minerva et hisse un drapeau représentant une torche dorée sur fond bleu.
Le régime se veut juridiquement minimal : aucune législation autre que la protection des droits individuels, autorisant notamment les casinos, les jeux et les productions non régulées. La souveraineté revendiquée se heurte cependant à celle du royaume des Tonga, qui annexe les récifs en juin 1972 par déploiement militaire. La revendication tongienne est reconnue par le South Pacific Forum en septembre 1972, mettant fin à l'expérience.
Le mouvement sécessionniste d'Abaco (1973)
À la veille de l'indépendance des Bahamas (10 juillet 1973), la fondation finance l'Abaco Independence Movement (AIM), dirigé par Chuck Hall et Bert Williams, représentant une minorité d'origine caucasienne inquiète du passage à un gouvernement majoritairement issu de l'esclavage. Le soutien comprend le financement du périodique The Abaco Independent, l'organisation d'un entraînement milicien en Géorgie (USA), et le recrutement du marchand d'armes Mitchell Livingston WerBell III.
Le projet prévoyait la sécession de l'île d'Abaco et son érection en territoire libertarien autonome. L'initiative échoue en raison de l'opposition du gouvernement bahaméen dirigé par Lynden Pindling et du défaut de soutien populaire local, les habitants d'Abaco se prononçant majoritairement pour le maintien au sein des Bahamas indépendantes.
La rébellion d'Espiritu Santo (1980)
La troisième tentative intervient dans le contexte de la décolonisation du condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides, futur Vanuatu. Michael Oliver s'allie à Jimmy Stevens, dirigeant du mouvement traditionaliste Nagriamel et du New Hebrides Autonomy Movement (NHAM). La fondation fournit 250 000 dollars, des armes, un émetteur radio, ainsi qu'une assistance pour la rédaction d'une constitution libertarienne. En contrepartie, Oliver escompte des concessions pour l'implantation d'un casino.
Le 28 mai 1980, Stevens proclame l'indépendance de la « République de Vemerana » sur l'île d'Espiritu Santo. La fondation émet des pièces commémoratives à l'effigie de Stevens portant la mention Individual Rights for All. La rébellion, connue sous le nom de Coconut War, est réprimée par le gouvernement central de Walter Lini avec l'appui militaire de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Jimmy Stevens est condamné à quatorze ans d'emprisonnement.
Ces trois entreprises échouent systématiquement face à l'affirmation de la souveraineté des États préexistants (Tonga, Bahamas, Vanuatu) et à l'opposition des populations locales. Raymond B. Craib, dans Adventure Capitalism: A History of Libertarian Exit (2022)[2], analyse ces échecs comme révélateurs des contradictions structurelles du libertarianisme d'exit, qui reproduit, dans sa tentative d'échapper à l'État, les logiques coloniales qu'il prétend dépasser.
Portée théorique et postérité doctrinale
Critiques internes au libertarianisme
L'échec pratique de la Phoenix Foundation a suscité des critiques au sein même du courant libertarien, portant sur plusieurs points :
- Le problème du financement volontaire : l'hypothèse minarchiste d'un financement étatique par contributions volontaires se heurte au problème du passager clandestin (free rider), identifié par la théorie économique standard.
- La contradiction du consentement : Ayn Rand affirme que l'autorité gouvernementale découle du consentement des gouvernés, tout en niant le droit de refuser ce consentement, position critiquée notamment par Larry J. Sechrest (1999)[3].
- Les limites de l'exit : la stratégie de sortie individuelle, analysée par Albert Hirschman dans Exit, Voice, and Loyalty' (1970)[4], laisse intacte la structure coercitive et ne bénéficie qu'aux agents disposant des ressources économiques nécessaires.
Alternatives praxéologiques
Des courants anarchistes inspirés de l'école autrichienne d'économie proposent des alternatives fondées sur la praxéologie de Ludwig von Mises (L'Action humaine, 1949) et les travaux d'Israel Kirzner sur l'entrepreneur comme découvreur (Competition and Entrepreneurship, 1973)[5].
Cette approche, développée notamment par Murray Rothbard et Samuel Brown, suggère la substitution au monopole étatique d'un marché concurrentiel d'« entrepreneurs juridiques » proposant des services de gouvernance et de résolution des conflits. Les travaux d'Elinor Ostrom (Governing the Commons, 1990)[6] et de Vincent Ostrom sur la gouvernance polycentrique offrent des modèles empiriques de gestion collective sans autorité centrale unique.
Si la Phoenix Foundation a cessé ses activités opérationnelles après 1980, son modèle inspire des projets contemporains tels que le seasteading (villes flottantes), les zones économiques spéciales, les initiatives de cryptomonnaies souveraines, et certaines propositions de colonisation spatiale. Ces entreprises prolongent, sous des formes actualisées, la tension entre l'aspiration libertarienne à l'exit et les contraintes de la souveraineté étatique et de la cohabitation humaine.
Informations complémentaires
Notes et références
- ↑ - Schultz, Harry D., How to Survive the Coming Money Crisis, 1975
- ↑ Craib, Raymond B., Adventure Capitalism: A History of Libertarian Exit, from the Era of Decolonization to the Digital Age, PM Press, 2022.
- ↑ Sechrest, Larry J., « Rand, Anarchy, and Taxes », Journal of Ayn Rand Studies, 1999.
- ↑ Hirschman, Albert O., Exit, Voice, and Loyalty, Harvard University Press, 1970
- ↑ Kirzner, Israel, Competition and Entrepreneurship, University of Chicago Press, 1973
- ↑ Ostrom, Elinor, Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990
Liens externes
- "Phoenix Foundation", texte de Samuel Brown déposé sur le site "Anarchisme praxéologique" consulté le 23 juin 2026
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