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David Landes

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David S. Landes naît à New York en 1924 dans une famille juive d’origine russe. Après des études à Harvard, où il obtient son doctorat en 1953, il enseigne à Columbia, à Berkeley puis, à partir de 1964, à Harvard jusqu’à son éméritat. Ancien cryptanalyste[1] de l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, il demeure toute sa vie un esprit curieux des techniques, du temps et des hommes. Il meurt en 2013, laissant une œuvre considérable qui a marqué l’histoire économique mondiale.

L’historien du progrès : la thèse culturelle

L'originalité de la démarche de Landes tient à sa capacité à conjuguer l'histoire économique, l'histoire des techniques et l'anthropologie culturelle. Son œuvre entière est animée par une question simple, mais d'une portée immense : pourquoi certains peuples sont-ils devenus riches et puissants tandis que d'autres sont restés pauvres ou dominés ?

L'entrepreneuriat comme objet d'étude : des débuts empiriques

Cette réflexion, souvent résumée à ses seuls grands livres, trouve en réalité son origine dans des travaux empiriques très précoces. Dès 1949, à l'âge de vingt-cinq ans, Landes publie un article fondateur dans le Journal of Economic History intitulé « French Entrepreneurship and Industrial Growth in the Nineteenth Century »[2]. Il y analyse finement le comportement des patrons français, leurs stratégies d'investissement, leur rapport au risque et leur formation technique. Il montre que le retard relatif de la France face à l'Angleterre ou à l'Allemagne ne tient ni à un manque de ressources ni à une infériorité technologique, mais à des structures familiales, à un système éducatif trop centralisé et trop peu tourné vers les sciences appliquées, et à une mentalité patronale prudente, attachée à la stabilité plutôt qu'à l'expansion. Cet article précoce atteste que la thèse culturelle de Landes n'est pas un prêt-à-penser idéologique, mais le fruit d'une enquête historique minutieuse, appliquée d'abord aux différences à l'intérieur même de l'Europe.

En 1963, Landes revient sur le cas français avec un article consacré à la révolution financière du XIXe siècle, intitulé "A Chapter in the Financial Revolution of the Nineteenth Century: The Rise of French Deposit Banking"[3]. Il y étudie la montée des banques de dépôt en France, en s'appuyant sur les riches archives du Crédit Lyonnais. Il montre comment cette révolution financière, qui a permis la modernisation du crédit, a été le fruit de décisions et de stratégies d'acteurs, dont les "problèmes et les esprits" sont éclairés par une correspondance quotidienne[4]. Cet article témoigne de son intérêt constant pour les mécanismes du crédit et de la finance, un thème qu'il avait déjà abordé dans Bankers and Pashas et qu'il approfondira dans ses travaux ultérieurs sur l'horlogerie et la mesure du temps. Il confirme sa méthode d'historien attentif aux acteurs et à leurs mentalités, appliquée ici à un secteur clé de l'économie française.

Cette approche empirique trouve son prolongement naturel dans le premier livre de Landes, publié en 1958 : Bankers and Pashas: International Finance and Economic Imperialism in Egypt[5]. Loin de la fresque globale de Richesse et pauvreté des nations, ce livre est une plongée minutieuse dans les rouages de la finance internationale au XIXe siècle. Il s'appuie sur la correspondance inédite entre deux banquiers, les Français Alfred André et Edouard Dervieu, banquiers du khédive d'Égypte[6]. À travers leurs échanges, Landes raconte comment les préteurs européens ont profité des dettes de l'Égypte pour y étendre leur influence, un récit qui lui permet d'analyser les mécanismes concrets de l'impérialisme économique[7]. Surtout, il y esquisse déjà sa thèse culturelle : le banquier André est décrit comme un calviniste prudent et méthodique, incarnation vivante du lien entre l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme cher à Max Weber[8].

L'article de 1949, celui de 1963 et l'ouvrage de 1958 partagent une même méthode : l'étude des acteurs, de leurs motivations et de leur culture, pour comprendre les grands phénomènes économiques. Que ce soit les patrons français, les banquiers français ou les banquiers internationaux, Landes s'intéresse aux comportements concrets et aux contextes institutionnels qui les façonnent. Ce faisant, il jette les bases d'une approche qui mêle l'histoire économique, l'histoire des techniques et l'anthropologie culturelle, et qu'il n'aura de cesse d'approfondir tout au long de sa carrière. Ce livre, publié dans la collection Studies in Entrepreneurial History, témoigne de sa volonté de marier l'histoire économique et l'analyse des mentalités.

L'Europe technicienne : technique et libre essor industriel

Le premier grand livre qui le fait connaître est L'Europe technicienne, publié en 1969 sous le titre original The Unbound Prometheus, et traduit en français en 1975[9]. Dans cet ouvrage, il analyse avec une érudition impressionnante la manière dont les savoir-faire artisanaux et les inventions mécaniques ont circulé en Europe entre le Moyen Âge et la révolution industrielle. Il montre que l'essor occidental ne tient pas à un génie national ni à une supériorité raciale, mais à une conjonction historique de facteurs politiques, sociaux et religieux. La réception de ce livre par ses pairs est éclairante. Dès 1978, l'historien Jacques Néré, dans un compte rendu de la traduction française, souligne l'ampleur et la richesse de l'ouvrage[10]. Néré confirme également l'importance que Landes accorde à la demande dans le décollage anglais, son traitement secondaire du capital, et son insistance sur les freins culturels, comme ce « code des bonnes manières » qui, selon Landes, paralysait la concurrence en France et rendait les cartels superflus[11]. Il insiste notamment sur le rôle du temps, thème qu'il approfondira plus tard dans L'Heure qu'il est (1983), un livre fascinant qui retrace l'histoire des horloges et de la mesure du temps depuis les cadrans solaires antiques jusqu'aux montres de précision modernes. Pour Landes, la capacité à mesurer le temps avec exactitude n'est pas un simple progrès technique : c'est une révolution mentale qui transforme la conception du travail, de la discipline et de la productivité. Les horloges mécaniques, les montres marines et les chronomètres de marine ont permis non seulement la navigation et le commerce mondial, mais aussi une nouvelle relation à l'effort, à l'échéance et à l'efficacité. Cette sensibilité au temps, qui devient une vertu sociale en Europe, est à ses yeux un des clivages fondamentaux entre les sociétés qui ont réussi leur décollage économique et celles qui sont restées en marge.

Richesse et pauvreté des nations : la culture comme clé du développement

Mais c'est sans doute Richesse et pauvreté des nations, paru en 1998, qui demeure son ouvrage le plus célèbre et le plus discuté. Ce gros livre, écrit dans un style alerte et volontiers polémique, se présente comme une vaste fresque historique couvrant cinq siècles d'économie mondiale. Landes y reprend à son compte la question lancée par Adam Smith et par bien des penseurs des Lumières : comment expliquer que l'Europe, et singulièrement l'Europe du Nord-Ouest, ait été le berceau de la modernité industrielle ? Sa réponse est multiple, mais elle converge vers une idée-force : le développement économique est d'abord une affaire de culture, c'est-à-dire de valeurs, de croyances, d'attitudes face au risque, à l'innovation et à l'étranger. Il cite abondamment l'exemple des communautés juives, des huguenots français ou des quakers anglais, qui ont tous, à des degrés divers, favorisé l'esprit d'entreprise, la confiance interpersonnelle et la diffusion des connaissances. Il souligne aussi l'importance des universités, des guildes, des réseaux de correspondance scientifique et des académies, qui ont créé en Europe un terreau favorable à l'expérimentation et à la remise en cause des dogmes. À l'inverse, il est sévère pour les civilisations qu'il juge prisonnières de traditions rigides, de hiérarchies immobiles ou de méfiances communautaires qui freinent l'innovation. La Chine impériale, le monde ottoman ou l'Inde moghole sont ainsi présentés comme des sociétés brillantes mais sclérosées, incapables de reproduire la dynamique concurrentielle qui a animé l'Occident.

Cette conviction, qui irrigue toute son œuvre, trouve sa formulation la plus ramassée et la plus célèbre dans un chapitre qu'il publie en 2000, en ouverture d'un ouvrage collectif dirigé par Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington, intitulé Culture Matters: How Values Shape Human Progress. Le titre même de sa contribution en dit long : « Culture Makes Almost All the Difference » (« La culture fait presque toute la différence »)[12]. En quelques mots, Landes résume l'essentiel de sa thèse, celle-là même qu'il n'a cessé d'approfondir depuis son article de 1949 sur l'entrepreneuriat français. Ce texte, qui le place en dialogue avec des économistes comme Michael Porter ou Jeffrey Sachs, ainsi qu'avec des politologues comme Francis Fukuyama, atteste de la résonance de ses idées bien au-delà du cercle des historiens[13].

Cette approche culturelle n'est pas pour autant un simple plaidoyer pour l'individualisme atomistique. Landes prend soin de rappeler que les institutions comptent aussi : la sécurité des contrats, l'indépendance de la justice, la stabilité monétaire, la liberté de circulation sont des conditions nécessaires à l'épanouissement des initiatives. Mais il insiste sur le fait que ces institutions ne naissent pas du néant ; elles sont elles-mêmes le produit d'une histoire culturelle, de luttes politiques, de compromis sociaux et de conceptions religieuses du monde. Il refuse ainsi le déterminisme géographique qui voudrait que les climats, les ressources naturelles ou la position sur le globe expliquent tout. Il récuse également le matérialisme historique orthodoxe, qui réduirait les idées à un simple reflet des rapports de production. Pour lui, les idées ont une efficacité propre : croire que l'avenir peut être meilleur que le passé, que l'effort individuel est récompensé, que le savoir doit être partagé et que l'étranger peut être une source d'enrichissement, voilà des croyances qui ont eu des conséquences économiques tangibles. Il va même jusqu'à affirmer que la Réforme protestante, avec son accent sur la lecture personnelle de la Bible et la responsabilité individuelle, a joué un rôle clé dans l'émergence de ce qu'il appelle l'« esprit moderne ».

La mesure du temps : une cause essentielle de la croissance

Une réflexion sociologique sur le temps

La réflexion de Landes sur le temps et la modernisation ne se limite pas à ses livres. En 1989, il publie un article dans la revue italienne Studi di Sociologia qui élargit sa réflexion à un cadre sociologique. Intitulé "Temps social et modernisation"[14], il y montre comment la mesure précise du temps est devenue un "prérequis" pour les sociétés modernes. Il y développe une thèse qui fait écho aux travaux du sociologue Norbert Elias : la généralisation de la discipline temporelle a été "imposée d'en haut" par les institutions (usine, école, chemin de fer), et a transformé en profondeur les comportements sociaux. Cet article, qui s'adresse à un public de sociologues, témoigne de la résonance des idées de Landes bien au-delà du cercle des historiens. Il confirme que sa réflexion sur le temps et la modernisation n'était pas un simple hobby à-côté de son œuvre, mais un thème central qui irriguait toute sa pensée.

La culture de la précision : horlogers et mécaniciens

Cette thèse trouve son expression la plus frappante dans son analyse des techniques de précision. Landes montre que les horlogers, les fabricants d'instruments scientifiques, les armuriers et les mécaniciens ont formé en Europe un milieu où la minutie, la reproductibilité et la standardisation étaient valorisées pour elles-mêmes. Cette culture de la précision n'a pas seulement permis de construire de meilleures montres ou de meilleurs canons ; elle a préparé les esprits à l'idée de mesure, de calcul, de planification, qui sont au cœur de l'entreprise industrielle. Il oppose cette mentalité à celle des sociétés où l'approximation est tolérée, où le temps est vécu de manière cyclique plutôt que linéaire, où l'autorité traditionnelle l'emporte sur l'expérience personnelle. Sans caricaturer, Landes dresse ainsi un tableau contrasté qui fait de l'Europe un laboratoire unique de rationalité appliquée. Cette vision a séduit un large public, notamment dans les milieux d'affaires et de l'éducation, parce qu'elle offrait une explication accessible, non technique, mais solidement documentée, des inégalités de développement. Elle a aussi rencontré un écho dans les pays émergents, où certains dirigeants et intellectuels y ont vu une invitation à réformer les mentalités plus encore que les lois.

Toutefois, l'œuvre landesienne ne saurait être résumée à une simple apologie de l'Occident. Landes est un historien exigeant, qui multiplie les sources primaires, les études de cas et les comparaisons minutieuses. Il n'ignore pas les zones d'ombre de la modernisation européenne : les guerres de religion, l'esclavage colonial, la souffrance ouvrière, les inégalités sociales. Mais il estime que ces phénomènes, bien que tragiques, ne remettent pas en cause le caractère singulier de la trajectoire occidentale. Il distingue clairement le progrès technique et économique de la moralité des acteurs. Ce faisant, il assume un parti pris méthodologique : l'historien doit d'abord comprendre pourquoi les faits se sont produits, sans se laisser paralyser par le jugement moral. Cette posture, très anglo-saxonne, lui vaut des admirations mais aussi des critiques vives.

L'horlogerie comme révolution mentale

Au-delà des débats historiographiques et des controverses sur le rôle de la culture ou des institutions, Landes a développé tout au long de sa carrière une thèse originale et puissante : la mesure précise du temps est une cause essentielle, sinon la cause première, de la croissance économique moderne. Cette idée, qui traverse son œuvre de L'Heure qu'il est (1983) à Richesse et pauvreté des nations (1998), mérite d'être examinée pour elle-même, car elle éclaire d'un jour nouveau sa compréhension des origines du monde moderne.

Pour Landes, l'invention et la diffusion de l'horlogerie mécanique ne sont pas un simple progrès technique parmi d'autres. Elles constituent une révolution mentale qui a transformé en profondeur la conception du travail, de la discipline et de la productivité. Avant l'horloge, le temps était vécu de manière cyclique, lié aux rythmes naturels (le jour et la nuit, les saisons) et aux obligations religieuses. L'horloge mécanique, en rendant le temps mesurable et uniforme, a permis de le découper en unités abstraites et interchangeables – les heures, les minutes – qui ont pu être monnayées et rationalisées. Cette "révolution du temps" a eu des conséquences considérables : elle a permis la coordination des activités économiques à grande échelle, la planification des tâches, la synchronisation des transports et des échanges, et surtout, elle a instauré une nouvelle discipline du travail, fondée sur le rendement et l'efficacité.

Le temps comme clé de la Grande Divergence

Landes montre comment cette révolution a d'abord éclos en Europe, et plus particulièrement en Angleterre et aux Pays-Bas, où la culture du temps était déjà valorisée par le protestantisme et le commerce. Il y voit une des clés de la "Grande Divergence" entre l'Europe et le reste du monde : là où les sociétés asiatiques, comme la Chine ou l'Empire ottoman, restaient attachées à des conceptions cycliques ou imprécises du temps, l'Europe développait une "culture de la précision" qui allait de pair avec l'essor de l'industrie et du capitalisme. Cette thèse, qu'il résume dans un article de 2003 intitulé "Clocks & the Wealth of Nations"[15], fait le lien entre ses deux grands livres : Revolution in Time (1983) et The Wealth and Poverty of Nations (1998).

La mesure du temps n'est donc pas pour Landes une simple variable explicative parmi d'autres. Elle est le symbole et l'instrument d'une transformation plus large des mentalités : celle qui a permis à l'Occident de rompre avec les contraintes malthusiennes et d'entrer dans une ère de croissance durable. En ce sens, l'horloge est à ses yeux une "invention" comparable à l'imprimerie ou à la boussole, qui a changé le cours de l'histoire humaine. Cette thèse, qui peut surprendre par son apparente simplicité, repose sur une érudition impressionnante et une analyse fine des comportements sociaux et économiques. Elle témoigne de la capacité de Landes à mêler l'histoire des techniques, l'histoire économique et l'histoire des mentalités, pour éclairer les grandes questions de notre temps. ```

Les débats historiographiques

David S. Landes, professeur à Harvard, a exercé une influence considérable sur plusieurs générations d'étudiants et de chercheurs. Mais son œuvre, précisément parce qu'elle est ambitieuse et provocante, a suscité dès sa parution des réactions contrastées. Aujourd'hui encore, il est à la fois célébré comme un grand érudit et critiqué comme un représentant assumé d'un certain eurocentrisme académique.

Un historien engagé dans les débats de son temps

L'ouvrage de 1958 offre un éclairage précieux sur la genèse de sa pensée. En racontant l'histoire des banquiers André[16] et Dervieu[17], Landes montre comment la finance internationale a pu servir d'instrument d'impérialisme économique, une analyse concrète qui contraste avec les critiques d'"eurocentrisme" parfois adressées à ses travaux ultérieurs[18]. Ce faisant, il applique déjà sa méthode : l'étude des acteurs, de leurs motivations et de leur culture, pour comprendre les grands phénomènes économiques.

En 1972, Landes participe activement aux débats de l'association "Economic History", en publiant, avec Sylvia L. Thrupp et Tom G. Kessinger, des "Comments on Papers by Hohenberg, Mendels, and Mazzaoui"[19]. Ce texte, qui est la retranscription de ses commentaires lors de la réunion annuelle de 1971, porte sur des questions de demande de biens manufacturés, un thème qui éclaire un autre aspect de sa pensée économique. Il y apporte des critiques de détail sur les communications de ses collègues, démontrant sa rigueur et sa familiarité avec les sources, tout en se concentrant sur les périodes qui relèvent de sa compétence[20]. Cette intervention témoigne de son engagement dans la vie scientifique de sa discipline, où il était à la fois un producteur et un critique avisé des travaux de ses pairs.

En 1978, alors qu'il est élu président de la Economic History Association, Landes prononce un discours fondateur intitulé "On Avoiding Babel"[21]. Il y livre ses « réflexions personnelles sur le caractère et la direction » de sa discipline[22]. Il y souligne qu'il est « le premier président de l'Association depuis des années à venir à l'histoire économique du côté de l'histoire »[23], une remarque qui témoigne du basculement de la discipline vers des approches plus économétriques. Ce texte, par son caractère réflexif, fait le pont entre les préoccupations épistémologiques qu'il développera en 1994 sur le rôle de l'accident et sa pratique d'historien du concret. Il révèle un Landes qui, tout en maîtrisant les méthodes quantitatives, revendique l'apport irremplaçable de l'histoire dans la compréhension des phénomènes économiques. Ce discours, prononcé à un moment charnière de sa carrière, confirme son souci constant de la méthode et son rôle d'acteur engagé dans le débat historiographique de son temps.

En 1979, Landes fait paraître un article de synthèse dans The Business History Review qui préfigure son ouvrage majeur à venir. Intitulé "Watchmaking: A Case Study in Enterprise and Change"[24], il y retrace l'histoire de l'industrie horlogère, de l'Allemagne du XVIe siècle aux États-Unis, pour démontrer la primauté des facteurs humains sur les seules contraintes matérielles. Il y soutient que cette industrie, par sa légèreté et sa valeur ajoutée, est un « cas test » idéal pour observer l'impact de la culture, des savoir-faire et de l'organisation sociale sur la réussite industrielle[25]. Cette publication, qui annonce Revolution in Time (1983), confirme que l'histoire du temps et de sa mesure a été une préoccupation constante de Landes, bien avant la consécration de Richesse et pauvreté des nations.

L'année 1983 marque un tournant dans la carrière de Landes avec la parution de Revolution in Time: Clocks and the Making of the Modern World, publié par les presses de l'Université Harvard[26]. Cet ouvrage, salué par la critique pour sa capacité à mêler l'histoire des techniques, l'histoire économique et l'histoire sociale, explore l'impact de la mesure précise du temps sur la mentalité moderne. Landes y développe l'idée que l'invention et la diffusion de l'horlogerie ont eu un effet comparable à celui de l'imprimerie, transformant en profondeur la conception du travail, de la discipline et de la productivité. Ce livre, réédité dans une version augmentée en 2000, témoigne de l'importance que Landes accordait à ce sujet tout au long de sa carrière, et constitue une pièce maîtresse de sa réflexion sur les origines du monde moderne.

En 1986, Landes s'engage dans une controverse vive de l'histoire économique en publiant un article au titre provocateur : "What Do Bosses Really Do?" ("Que font vraiment les patrons ?")[27]. Il y répond à la thèse radicale de son collègue Stephen Marglin, qui affirmait que l'usine capitaliste n'était pas née de gains d'efficacité, mais d'une volonté patronale de contrôler les travailleurs. Landes démontre, pièces d'archives à l'appui, que cette lecture est non seulement erronée sur le plan historique, mais aussi profondément idéologique. Il y réaffirme sa conviction que l'organisation du travail est une réponse à des problèmes techniques et humains concrets, et non un simple instrument de domination. Ce texte est précieux car il révèle un Landes qui, tout en défendant l'histoire économique traditionnelle, n'hésite pas à en découdre sur le terrain politique, assumant pleinement son positionnement libéral face à une critique radicale du capitalisme. Il confirme son goût pour la joute intellectuelle et son refus des explications réductrices.

En 1987, Landes participe à nouveau à un débat académique en publiant un compte rendu dans la revue Past & Present. L'article, intitulé "The Ordering of the Urban Environment: Time, Work and the Occurrence of Crowds 1790-1835"[28], est un commentaire sur un article de Mark Harrison paru dans le même numéro. Ce texte s'inscrit dans le prolongement direct de son propre ouvrage Revolution in Time: Clocks and the Making of the Modern World, publié quatre ans plus tôt. Il témoigne de l'importance qu'il accordait à la mesure du temps et à son influence sur les comportements sociaux, une dimension trop souvent négligée dans les analyses économiques classiques. Cette intervention, par son caractère réflexif et critique, confirme son rôle d'acteur engagé dans les débats historiographiques de son temps, capable de dialoguer avec les travaux de ses pairs pour approfondir la compréhension des phénomènes économiques et sociaux.

La reconnaissance et les synthèses d'une carrière

Le regard porté sur l'œuvre de Landes par ses pairs après sa mort confirme et prolonge cette lecture. En 2013, l'historien Peter Temin, du MIT, écrivant pour le compte de la Economic History Association, propose une synthèse de son apport en trois grands thèmes : le progrès technique, le rôle des entrepreneurs et l'influence de la culture[29]. Temin souligne que si Landes est surtout connu pour ses grandes fresques narratives, il n'en a pas moins été un participant actif aux débats de la « New Economic History ». Il rappelle que la préoccupation pour les sociétés et les cultures est présente dès son premier livre, Bankers and Pashas, et qu'elle irrigue toute son œuvre, jusqu'à Richesse et pauvreté des nations. Cette structuration en trois pôles – technologie, entrepreneuriat, culture – offre une grille de lecture commode pour parcourir l'œuvre de Landes, et confirme que sa thèse culturelle n'est pas un à-côté polémique, mais le cœur d'une réflexion cohérente, présente dès ses premières enquêtes.

Temin met également en lumière un aspect important de la pensée de Landes : son insistance sur le rôle des femmes dans le développement. Selon lui, Landes soutenait qu'aucune société excluant les femmes de l'activité économique ne pouvait prospérer, car elle se privait de la moitié de son capital humain et entretenait chez les hommes une attitude de domination et de conservatisme qui freinait l'innovation[30]. Cette observation, notée par Temin, ajoute une dimension sociale et politique à la thèse culturelle de Landes, souvent perçue comme plus exclusivement centrée sur l'éthique du travail ou l'esprit d'entreprise. Elle montre que Landes voyait dans l'exclusion des femmes un symptôme et une cause du sous-développement, une idée qui résonne avec les débats contemporains sur les inégalités de genre et le développement.

Par ailleurs, la parution en 2000 du chapitre « Culture Makes Almost All the Difference » dans l'ouvrage collectif Culture Matters place Landes au cœur d'un débat interdisciplinaire de premier plan sur le rôle des valeurs dans le développement économique. En y côtoyant des figures comme Michael Porter, Jeffrey Sachs ou Francis Fukuyama[31], Landes voit sa thèse culturelle reconnue comme une contribution majeure à la réflexion sur les inégalités de développement au tournant du XXIe siècle. Cette reconnaissance dépasse le seul cercle des historiens et inscrit son œuvre dans un dialogue plus large entre économistes, politologues et sociologues.

À l'occasion de la parution de The Wealth and Poverty of Nations, Landes accorde une interview à la revue Challenge, où il revient sur sa thèse centrale et sur la genèse de sa pensée[32]. Il y résume sa position en une formule saisissante : « La culture compte. [...] Une fois que l'on dépasse la géographie et que l'on veut savoir pourquoi certaines régions ont fait mieux que d'autres dans un même contexte géographique, alors il faut reconnaître que la culture compte ». Il y rappelle également que cette conviction est présente dès The Unbound Prometheus (1969) et qu'elle est au cœur de ses premiers travaux sur l'esprit d'entreprise (1949). L'interview permet de saisir la cohérence profonde de son œuvre, tout en éclairant son attitude face aux critiques : il y défend l'importance de la culture contre les approches trop strictement économétriques, tout en reconnaissant le rôle de la géographie et du hasard, mais en les subordonnant à la réponse culturelle que les sociétés y apportent.

Ce travail de synthèse sur l'entrepreneuriat, déjà esquissé dans Bankers and Pashas avec son étude des banquiers internationaux, trouve son aboutissement ultime en 2010, lorsqu'il codirige, avec l'économiste William Baumol et l'historien Joel Mokyr, un vaste ouvrage collectif intitulé The Invention of Enterprise: Entrepreneurship from Ancient Mesopotamia to Modern Times[33]. L'ouvrage rassemble des dizaines de spécialistes pour retracer, de la Mésopotamie à nos jours, le rôle de l'innovateur dans la prospérité des nations. Par sa dimension résolument mondiale – incluant des chapitres sur le Moyen-Orient islamique, la Chine et le Japon – et interdisciplinaire, ce livre parachève la fresque qu'il avait entamée avec Richesse et pauvreté des nations. Il témoigne de la capacité de Landes à fédérer la recherche sur un thème qu'il n'a cessé d'approfondir depuis l'article de 1949 : les ressorts culturels, sociaux et institutionnels de l'activité économique. Cette publication, intervenue trois ans avant sa mort, couronne une carrière consacrée à comprendre pourquoi certaines sociétés inventent, entreprennent et prospèrent, tandis que d'autres stagnent.

Le goût du récit incarné : critique et fresque historique

Cette attention portée aux structures d'entreprise et aux dynasties familiales, qui parcourt toute son œuvre, se manifeste aussi dans son activité de critique. En 2001, dans le cadre du projet "Project 2000" de la Economic History Association, il est sollicité pour rédiger un compte rendu approfondi de l'ouvrage majeur d'Alfred D. Chandler, "The Visible Hand: The Managerial Revolution in American Business" (1977)[34]. Landes y qualifie Chandler de « maître mondial de l'histoire de l'entreprise institutionnelle » et salue un travail qui a « réécrit en effet le cours de l'histoire économique américaine et posé les bases d'explorations comparatives internationales »[35]. Il s'attarde sur la thèse centrale de Chandler – la supériorité de la coordination administrative sur les mécanismes de marché – tout en soulignant la persistance et la vigueur des entreprises familiales, dont il mentionne l'existence d'une fraternité internationale, Les Henokiens, qui rassemble des dynasties vieilles de plus de deux cents ans[36]. Cet essai montre un Landes pleinement engagé dans les débats historiographiques de son temps, capable de saluer l'apport d'un confrère tout en lui apportant des nuances, notamment sur la question des entreprises familiales qu'il approfondira dans Dynasties quelques années plus tard. Il confirme aussi sa méthode comparative, qu'il partage avec Chandler, et son intérêt constant pour les acteurs et les structures de l'économie.</ref>

Cette œuvre, qui lui a valu une reconnaissance publique immense, ne l'a pas fait oublier son goût pour le récit historique incarné. Il le retrouve en 2006, dans son dernier grand livre publié de son vivant, "Dynasties: Fortunes and Misfortunes of the World's Great Family Businesses"[37]. Il y raconte les destins des grandes familles qui ont dominé l'industrie – Ford, Rothschild, Morgan, Rockefeller, Guggenheim, Agnelli, Toyoda, etc. –, une galerie de portraits qui prolonge sa réflexion sur les ressorts culturels de la réussite économique. Il y défend la thèse que les dynasties familiales, par leur confiance et leur loyauté internes, offrent une efficacité que les entreprises managériales peinent à reproduire, une idée qui fait écho à ses travaux sur les « capitaux sociaux » et la culture comme facteur de développement. À travers ces histoires de réussite et de déclin, Landes offre une nouvelle lecture de l'histoire du capitalisme, montrant que l'économie ne saurait se réduire à des lois impersonnelles, mais qu'elle est aussi une affaire de liens, de passions et de transmission. Cette œuvre de la maturité, saluée pour son style et son érudition, constitue un digne couronnement d'une carrière consacrée à comprendre les hommes derrière les chiffres.

Débats épistémologiques

Une approche historique et qualitative du développement

David S. Landes appartient à cette génération d'historiens américains qui ont voulu conjuguer l'histoire économique, l'histoire des techniques et l'anthropologie culturelle. Son parcours intellectuel est d'abord celui d'un spécialiste de la révolution industrielle, mais il élargit très vite sa réflexion à une question plus vaste : pourquoi certains peuples sont-ils devenus riches et puissants tandis que d'autres sont restés pauvres ou dominés ? Cette interrogation traverse l'ensemble de ses livres et donne à son œuvre une unité profonde. Contrairement à de nombreux économistes qui privilégient des modèles mathématiques ou des indicateurs macroéconomiques, Landes assume résolument une approche historique et qualitative. Pour lui, les chiffres ne disent pas tout, et les ressorts les plus profonds du développement résident dans des attitudes mentales, des habitudes collectives, des représentations du monde et du travail. Cette conviction le conduit à accorder une place centrale à la culture, qu'il définit non pas comme un ensemble de beaux-arts ou de traditions folkloriques, mais comme un système de valeurs et de comportements qui oriente durablement les choix économiques.

Cette familiarité avec la culture française, qui est un atout majeur de sa méthode, n'est pas le fruit du hasard. Landes était un authentique francophile, passionné par la France depuis ses années de lycée. Il maîtrisait parfaitement le français, une compétence indispensable pour ses recherches : ses travaux les plus fondamentaux, de l'article de 1949 sur l'entrepreneuriat français à son premier livre Bankers and Pashas (1958), reposent sur l'étude de documents d'archives en français – correspondances privées, rapports consulaires, actes notariés – qu'il consultait directement. Cette maîtrise de la langue lui a permis de raconter l'histoire de la finance internationale en Égypte "de l'intérieur", en donnant la parole aux acteurs eux-mêmes à travers leurs lettres. Sa francophilie s'est également manifestée dans sa carrière universitaire : il a occupé la chaire de "Robert Walton Gallet Professor of French History" à Harvard de 1975 à 1981, a reçu un doctorat honoris causa de l'Université de Lille en 1973, et était membre du comité de rédaction de la revue française Annales. Histoire, Sciences Sociales. Cette immersion dans le monde intellectuel français, qu'il prolongeait par des séjours réguliers dans son appartement parisien du Marais, a profondément nourri sa réflexion historique et renforcé sa légitimité de spécialiste de l'histoire économique française.

La critique des statistiques officielles

Dès 1950, Landes pose les bases de sa critique des méthodes quantitatives en histoire. Dans un article intitulé "The Statistical Study of French Crises"[38], il dénonce la fiabilité douteuse des données officielles du début du XIXe siècle, qu'il juge "fabriquées" pour des raisons fiscales ou politiques. Il y prend position contre les travaux de l'historien français Ernest Labrousse, figure de proue de l'école des Annales, dont il conteste la confiance excessive dans les statistiques. Par son ton et son contenu, ce texte est un véritable manifeste méthodologique qui annonce les positions qu'il développera avec plus de force dans son article de 1994 sur le rôle de l'accident en histoire.

En 1958, la même année que la publication de son premier livre Bankers and Pashas, Landes est au cœur d'un débat méthodologique avec André Danière. Son "Reply to Mr. Danière and Some Reflections on the Significance of the Debate"[39] est une réponse cinglante à un contradicteur qui contestait ses analyses sur les crises économiques françaises du XIXe siècle. Ce texte est précieux car il révèle un Landes qui n'hésite pas à entrer dans la discussion technique (sur l'élasticité de la demande de pain), tout en défendant une vision de l'histoire économique où les données chiffrées ne peuvent être interprétées hors de leur contexte. Il y réaffirme sa méfiance envers les statistiques officielles, qu'il juge souvent "fabriquées" pour des raisons fiscales ou politiques. Ce débat, qui se poursuit sur plusieurs numéros du Journal of Economic History (avec une "Rejoinder" de Danière et une "Second Reply" de Landes), témoigne de son engagement constant dans les controverses méthodologiques et de son refus de laisser les chiffres parler sans critique historique préalable.

Toujours en 1958, Landes signe un article de synthèse dans le premier numéro de la revue French Historical Studies, intitulé "Recent Work in the Economic History of Modern France"[40]. Il y offre une lecture interprétative des travaux récents dans le domaine, se présentant non comme un simple bibliographe, mais comme un guide pour le lecteur. Ce texte révèle la connaissance exceptionnelle que Landes avait de l'historiographie française, qu'il maîtrisait aussi bien que l'historiographie anglo-saxonne. Il y exprime ses vues sur ce qui fait la qualité d'une recherche en histoire économique : la rigueur dans l'utilisation des sources, l'attention aux contextes institutionnels et sociaux, et la capacité à relier les faits économiques aux mentalités. Cette contribution, publiée dans le tout premier numéro d'une revue prestigieuse, témoigne de la reconnaissance précoce de Landes comme un spécialiste incontournable de l'histoire économique française.

L'accident en histoire : une position de principe

Cette réflexion épistémologique trouve son expression la plus achevée dans un article de 1994, intitulé « What Room for Accident in History? Explaining Big Changes by Small Events »[41]. Landes y défend une position de principe : les grands changements historiques, comme la révolution industrielle, appellent des causes grandes et complexes. Il s'insurge contre deux thèses : l'idée que la domination économique de l'Europe serait le fruit du hasard, et l'affirmation selon laquelle la révolution industrielle britannique aurait pu se produire ailleurs, par exemple en France, si quelques circonstances mineures avaient été différentes. Il qualifie cette approche d'« histoire optative » – une histoire écrite comme l'historien souhaiterait qu'elle se fût déroulée – et y voit une construction intellectuelle qui doit plus à la théorie abstraite qu'à l'examen rigoureux des faits. Il met également en garde contre l'usage abusif de données quantitatives mal construites, qu'il appelle des « chiffres fabriqués » (manufactured numbers) [42]. Ces chiffres, une fois mariés à une théorie abstraite, peuvent produire des illusions de rigueur et masquer la complexité réelle des processus historiques[43].

Cette position n'est pas une simple posture académique. Elle est le prolongement naturel d'une pratique d'historien que Landes mène depuis ses débuts. Dès ses premiers travaux, il s'est attaché à démontrer que les phénomènes économiques majeurs ne peuvent être réduits à des équations ou à des accidents fortuits. Sa thèse culturelle est le cœur d'une philosophie de l'histoire où les structures, les mentalités et les institutions jouent un rôle déterminant. L'article de 1994 en est la formulation la plus achevée, mais elle irrigue toute son œuvre, de l'article de 1949 à Richesse et pauvreté des nations.

Ce texte est précieux à plusieurs titres. Il montre d'abord que Landes ne se contente pas d'exposer sa thèse culturelle ; il la défend sur le terrain épistémologique contre des adversaires identifiés, notamment les cliométriciens et les tenants d'une histoire contrefactuelle. Il révèle ensuite la cohérence profonde de sa démarche : si la culture est si importante à ses yeux, c'est parce qu'elle constitue une cause lourde, durable, non accidentelle – exactement le type d'explication que requièrent les grands tournants de l'histoire. Il assume ainsi pleinement son positionnement : historien des structures et des mentalités, non partisan du hasard ou des grands hommes.

La controverse avec Nicholas Crafts

Le débat se poursuit l'année suivante, lorsque Landes publie une réponse cinglante à Nicholas Crafts, intitulée "Some Further Thoughts on Accident in History: A Reply to Professor Crafts"[44]. Il y défend que l'avance économique britannique ne fut pas le fruit du hasard, mais d'un contexte de besoins et d'opportunités, et qu'il est historiquement erroné de réduire l'histoire à une équation de probabilités. Il y critique les excès de la cliométrie, qu'il accuse de produire des "chiffres fabriqués" qui obscurcissent la compréhension du passé[45]. Ce texte, par son ton direct, révèle un Landes qui, tout en reconnaissant l'utilité des méthodes quantitatives, défend la primauté de l'analyse historique qualitative et de la recherche des causes complexes. L'histoire ne se réduit pas à des données ; elle est affaire d'interprétation et de compréhension des contextes.

La critique cliométrique et ses limites

L'approche de Landes est également attaquée par des cliométriciens comme Gregory Clark, Robert Allen ou Jan Luiten van Zanden, qui produisent des séries statistiques et des estimations de PIB historiques. Ils montrent que les écarts de richesse entre l'Europe et le reste du monde se sont creusés brutalement à partir de 1800, précisément à cause de facteurs géopolitiques et technologiques, et non d'un prétendu génie culturel séculaire. Ces travaux ne réfutent pas totalement Landes, mais ils relativisent son récit linéaire et triomphal, invitant à distinguer plusieurs périodes, plusieurs rythmes, plusieurs trajectoires régionales. Landes, qui avait une solide formation statistique, a parfois répondu à ces critiques, mais il est resté fidèle à sa conviction que les chiffres ne parlent que si on les interprète à travers une grille historique et culturelle – une position qu'il réaffirme en dénonçant les « chiffres fabriqués » et leur usage trompeur.

Cette opposition à la cliométrie et aux explications par l'accident n'est pas un simple détail biographique. Elle est le signe d'un combat plus large que Landes mène tout au long de sa carrière : la défense d'une histoire économique qui ne se réduise pas à des séries statistiques ou à des modèles abstraits, mais qui prenne en compte la complexité des sociétés, la diversité des trajectoires et la profondeur des cultures. Ce combat, mené sur le terrain épistémologique avec Crafts, politique avec Marglin, ou historiographique avec les tenants de la "Grande Divergence", est la marque d'un historien qui n'a jamais cessé de croire que l'histoire est affaire d'interprétation, de nuances et de compréhension des contextes, et non de simples calculs de probabilités.

La méthodologie de Landes : une enquête historique pour comprendre les différences de mentalité

L'originalité de la démarche de Landes ne tient pas seulement à ses thèses, mais aussi à sa méthode d'enquête. Contrairement aux économistes qui privilégient les modèles mathématiques ou les indicateurs macroéconomiques, Landes assume résolument une approche historique et qualitative. Pour lui, les chiffres ne disent pas tout, et les ressorts les plus profonds du développement résident dans des attitudes mentales, des habitudes collectives, des représentations du monde et du travail.

Les sources de la méthode : une archéologie des mentalités

Landes puise dans plusieurs traditions intellectuelles pour construire sa méthode. De Max Weber, il retient l'idée que les croyances religieuses ont des conséquences économiques tangibles, et que l'"éthique protestante" a favorisé l'émergence du capitalisme. De l'école des Annales, il emprunte l'attention aux mentalités, aux représentations collectives et aux structures de longue durée – une approche qu'il partage avec Fernand Braudel. Enfin, il s'inscrit dans la tradition de l'économie institutionnaliste, qui souligne l'importance des cadres juridiques et organisationnels dans l'orientation des comportements économiques.

Cette synthèse intellectuelle se traduit par une méthode d'enquête concrète. Landes utilise des sources qui permettent d'accéder aux représentations, aux valeurs et aux stratégies des acteurs économiques :

  • Les correspondances privées : C'est le cas de la correspondance entre Alfred André et Edouard Dervieu, qui constitue le socle documentaire de Bankers and Pashas. Ces lettres révèlent les motivations, les calculs, les hésitations et les jugements des acteurs sur leurs partenaires et leurs concurrents.
  • Les archives d'entreprises : Landes utilise les archives du Crédit Lyonnais pour son article de 1963, qui lui permettent d'étudier les décisions stratégiques, la culture d'entreprise et les conflits internes.
  • Les documents comptables et financiers : Bilans, registres de crédit, statistiques régionales – ces sources lui permettent d'analyser les comportements d'investissement, la gestion du risque et les préférences patrimoniales.
  • Les actes notariés et contrats : Ils éclairent les stratégies familiales, les alliances et les logiques de reproduction sociale.
  • Les écrits publics et privés : Mémoires, traités, correspondances – ils donnent accès aux représentations de soi, aux justifications et aux valeurs affichées.

Le principe de base : l'acteur rationnel dans son contexte

Landes ne part pas d'une théorie abstraite de l'acteur économique. Il part du principe que les acteurs sont rationnels, mais que leur rationalité est située – c'est-à-dire qu'elle dépend du contexte institutionnel (les règles du jeu, le droit, la fiscalité, l'organisation des professions), du contexte culturel (les valeurs, les croyances, les représentations du monde) et du contexte social (les réseaux, les alliances, les hiérarchies).

Cette approche est résumée par une formule qui pourrait être la devise de sa méthode : "Si les Français ont été lents, ce n'est pas par paresse." Landes refuse les explications moralisantes ou essentialistes (les Français seraient "paresseux", les Anglais "travailleurs"). À la place, il montre que les acteurs agissent rationnellement dans leur contexte, et que ce contexte est façonné par des institutions (le système éducatif centralisé, la structure du crédit discriminante, les droits de succession exorbitants) qui sont elles-mêmes le produit d'une histoire culturelle.

La comparaison comme outil d'investigation

Landes utilise la comparaison comme outil méthodologique central : comparaison entre pays (la France vs. l'Angleterre, la France vs. l'Allemagne), comparaison entre secteurs (l'industrie et la finance), comparaison entre acteurs (le patron calviniste vs. le patron catholique, le banquier vs. l'industriel). Cette comparaison permet de faire ressortir ce qui est spécifique à chaque contexte et de comprendre pourquoi des comportements similaires produisent des résultats différents.

La psychologie sociale et les "modèles idéaux"

Dans ses travaux sur la France, Landes s'intéresse à ce qu'il appelle les "modèles idéaux" : les représentations collectives de ce qu'est un "bon" entrepreneur ou un "bon" banquier. Ces modèles sont partagés par les acteurs et orientent leurs comportements, même s'ils ne les déterminent pas mécaniquement. Ils forment un "complexe socio-culturel, celui de l'inexprimé ou du semi-exprimé qui est aussi celui du 'banal', du 'courant' de ce qui 'allait de soi'" – pour reprendre les termes d'un commentateur de son œuvre.

rrr Une méthode en pratique : l'exemple de l'article de 1949rrr

Dans son article sur l'entrepreneuriat français, Landes procède en plusieurs étapes :

  1. Identification d'un fait : La France a connu une révolution industrielle plus lente que l'Angleterre ou l'Allemagne.
  2. Élimination des causes trop simples : Ce n'est pas un problème de ressources naturelles, ni de technologie.
  3. Analyse des comportements : Étude des stratégies d'investissement, des choix patrimoniaux, de la formation des patrons.
  4. Mise en relation avec le contexte : Le système éducatif, les droits de succession, la structure du crédit.
  5. Mise en évidence d'une culture : Une mentalité patronale prudente, attachée à la stabilité.
  6. Comparaison : La France vs. l'Angleterre, la France vs. l'Allemagne.

Cette méthode aboutit à une thèse centrale : les comportements économiques ne sont pas le produit d'une "nature" des peuples, mais de contextes historiques et culturels spécifiques qui façonnent les rationalités des acteurs. Les patrons français n'étaient pas "paresseux" ; ils étaient rationnels dans un contexte où l'investissement foncier offrait plus de sécurité que l'investissement industriel, où le système éducatif ne formait pas assez d'ingénieurs praticiens, et où l'ascension sociale passait davantage par la fonction publique que par l'industrie.

Cette approche, qui mêle l'histoire économique, l'histoire des techniques et l'anthropologie culturelle, est la marque de fabrique de Landes. Elle lui a permis de renouveler en profondeur la compréhension des inégalités de développement, en montrant que les causes de la richesse et de la pauvreté des nations ne sont ni purement géographiques, ni purement institutionnelles, mais profondément culturelles.

Controverses : eurocentrisme, déterminisme culturel et impérialisme

L'approche de Landes ne repose pas sur l'idée qu'une culture serait "supérieure" à une autre, mais sur le constat que certaines attitudes – l'esprit d'entreprise, la confiance envers l'étranger, l'ouverture à l'innovation, l'éducation technique – sont plus propices à la croissance que d'autres. Toutefois, cette position est critiquée pour son risque de déterminisme culturel et son eurocentrisme implicite, car elle tend à naturaliser des traits historiquement situés et à sous-estimer les effets des rapports de force coloniaux et des inégalités structurelles.

Le regard de ses contemporains, tel celui de Jacques Néré en 1978, confirme cette ambivalence. Néré salue un ouvrage qui se recommande « non seulement par une érudition et une grande clarté d'exposition, mais par l'horreur de toute simplification dogmatique, le sentiment très juste de l'infinie complexité des phénomènes où interviennent les facteurs les plus divers »[46]. Il le qualifie d'ailleurs d'« indispensable à quiconque veut comprendre l'histoire économique des deux derniers siècles »[47]. Mais il relève aussi quelques faiblesses, comme une périodisation discutable ou un traitement inégal des différentes périodes, notamment celle de l'après-1945. Ce compte rendu, publié neuf ans après l'édition originale et trois ans après la traduction française, témoigne de la manière dont l'œuvre de Landes fut reçue par ses pairs : avec admiration pour son érudition et sa complexité, mais aussi avec un œil critique sur ses partis pris et ses lacunes mineures.

Eurocentrisme

La controverse principale autour de l'œuvre de Landes tient à sa manière de traiter les sociétés non occidentales. Dans Richesse et pauvreté des nations, il consacre des chapitres entiers à la Chine, à l'Inde, au monde islamique et à l'Afrique, mais souvent pour souligner leurs retards, leurs blocages et leurs résistances au changement. Il évoque par exemple la « trappe malthusienne » qui aurait maintenu la Chine dans un équilibre de pauvreté, ou la « méfiance des commerçants » qui aurait handicapé l'empire ottoman. Ces analyses, bien que fondées sur une lecture sérieuse de la littérature secondaire, sont perçues par beaucoup comme un regard extérieur, voire condescendant, qui réduit des civilisations complexes à quelques traits supposés négatifs. Les historiens du monde asiatique ou africain lui reprochent de ne pas avoir suffisamment tenu compte des dynamiques internes, des innovations locales, des formes alternatives de rationalité économique. Ils estiment que son comparatisme est asymétrique : il juge l'Orient avec les critères de l'Occident, sans jamais s'interroger sur la validité universelle de ces critères. Ainsi, sa description des « sociétés bloquées » est parfois dénoncée comme une forme de violence symbolique, qui naturalise la domination occidentale en la présentant comme le fruit d'une supériorité culturelle intrinsèque.

Cette critique, pourtant légitime, gagne à être nuancée à la lumière de l'article de 1949. En effet, on y voit que Landes applique d'abord sa grille d'analyse à une nation européenne, la France, et qu'il le fait avec une précision empirique qui interdit de réduire sa démarche à un simple affrontement entre l'Occident triomphant et un Orient figé. Il n'y est pas question de supériorité raciale ou de génie national, mais de comportements économiques concrets, documentés par des archives industrielles, des correspondances d'entrepreneurs et des statistiques régionales. Il montre que les patrons français, loin d'être « paresseux » ou « incapables », agissent de manière rationnelle dans un contexte institutionnel et culturel donné : ils privilégient l'investissement foncier, la sécurité familiale et la rente, parce que le système éducatif ne forme pas assez d'ingénieurs praticiens, parce que le crédit est coûteux, et parce que l'ascension sociale passe davantage par la fonction publique que par l'industrie. Cette analyse, qui intègre déjà des facteurs institutionnels et politiques, rend la critique d'un « déterminisme culturel » sommaire plus difficile à soutenir. Loin d'être un idéologue, Landes est d'abord un historien du terrain, dont la thèse culturelle procède d'une accumulation de cas particuliers avant de devenir une théorie globale.

En 1990, Landes est invité à prononcer la prestigieuse conférence Richard T. Ely devant l'American Economic Association. Il y pose la question qui a structuré toute sa carrière : "Why Are We So Rich and They So Poor?" ("Pourquoi sommes-nous si riches et eux si pauvres ?")[48]. Il y distingue deux types de réponses : celle qui voit dans la richesse des nations le fruit de leurs vertus (travail, éducation, bon gouvernement) et celle qui y voit le produit de l'exploitation et de la prédation[49]. Il suggère que ces deux lectures ne s'excluent pas nécessairement, mais qu'elles appellent des politiques de développement très différentes[50]. Il distingue également la croissance "intensive", temporaire et liée à des circonstances favorables, de la croissance "durable", fondée sur le progrès technologique et les transformations sociales[51]. Ce texte, qui préfigure Richesse et pauvreté des nations (1998), est une synthèse magistrale de sa pensée : il y réaffirme le rôle central de la culture et du savoir dans le développement, tout en rejetant les explications simplistes par la seule géographie ou le seul impérialisme. Il y prend position contre les lectures "multiculturelles" qui, selon lui, font porter la responsabilité de la pauvreté sur l'exploitation extérieure et dispensent les sociétés pauvres de s'interroger sur leurs propres blocages[52].

En 2006, la même année que son livre Dynasties, Landes publie un article dans le Journal of Economic Perspectives qui résume avec une rare clarté sa position sur la « Grande Divergence ». Intitulé "Why Europe and the West? Why Not China?", il y réaffirme que l'avance européenne n'est pas un accident, mais le résultat d'un processus long et complexe. Il y prend position contre les lectures qu'il juge « multiculturelles » ou « politiquement correctes », qui attribueraient la domination européenne à une simple série de contingences heureuses[53]. Pour Landes, la question est trop sérieuse pour être laissée au hasard : c'est la compréhension de l'inversion des destins entre l'Asie et l'Europe qui est en jeu. En ce sens, cet article est un véritable testament intellectuel, qui rassemble en quelques pages les thèses qu'il a défendues pendant plus d'un demi-siècle : le rôle de la culture, l'importance des institutions, et le refus des explications simplistes par le seul accident.

Déterminisme culturel

Le deuxième grand motif de critique est ce qu'on a appelé le déterminisme culturel. Landes insiste tellement sur les valeurs, les croyances et les habitudes qu'il tend à minimiser d'autres facteurs explicatifs pourtant essentiels : les rapports de force internationaux, les effets du colonialisme, les inégalités structurelles, les politiques économiques, les conjonctures démographiques ou encore les accidents historiques. Or, de nombreux travaux récents, en particulier ceux de Daron Acemoglu et James Robinson dans Pourquoi les nations échouent, montrent que les institutions politiques et juridiques jouent un rôle déterminant dans la réussite ou l'échec des pays. Ces auteurs soutiennent que ce ne sont pas les mentalités qui créent les bonnes institutions, mais l'inverse : ce sont les institutions inclusives qui favorisent l'innovation et la confiance, tandis que les institutions extractives engendrent méfiance et stagnation. Ils reprochent à Landes une forme de circularité argumentative : si une société est pauvre, c'est parce qu'elle a une mauvaise culture ; mais comment sait-on qu'elle a une mauvaise culture ? Parce qu'elle est pauvre. Ce raisonnement tautologique, selon eux, empêche de voir les causes profondes, comme l'héritage des systèmes coloniaux, la prédation des élites ou l'instabilité politique. Ils lui opposent des exemples historiques où des changements institutionnels radicaux ont modifié en quelques décennies les comportements économiques, sans qu'une transformation culturelle préalable ait eu lieu.

Pourtant, l'article de 1949 montre que Landes ne néglige pas les institutions : il consacre une part importante de sa démonstration au rôle du système éducatif français, à la structure du crédit, à l'organisation des professions et à l'attitude de l'État face à l'industrie. Le compte rendu de Néré confirme d'ailleurs ce point : il relève que Landes propose un « résumé très complet de la liquidation des entraves juridiques à l'essor du capitalisme »[54]. S'il subordonne ces institutions à la culture, ce n'est pas par négligence, mais par conviction méthodologique : il estime que les institutions sont elles-mêmes des produits historiques de croyances et de rapports de force antérieurs. En ce sens, il ne s'oppose pas frontalement à Acemoglu et Robinson ; il déplace simplement le curseur explicatif d'un cran plus loin dans la chaîne des causalités. Cette position, discutable, n'en est pas moins cohérente et solidement argumentée, comme en témoigne la précision de ses premières enquêtes.

Impérialisme

Un troisième angle de la controverse concerne la vision de l'impérialisme. Landes n'est pas un apologiste naïf de la colonisation, mais il lui arrive d'écrire que l'expansion européenne a apporté aux peuples dominés des technologies, des administrations et des savoirs qui, à long terme, ont pu être bénéfiques. Ces formulations, même prudentes, sont jugées très problématiques par les historiens post-coloniaux, qui rappellent que le pillage des ressources, la traite des esclaves, les violences et les humiliations infligées ont laissé des séquelles durables. Ils estiment que Landes sous-estime systématiquement le coût humain et social de l'impérialisme, et qu'il adopte implicitement une philosophie de l'histoire où les sociétés non européennes sont condamnées à être les élèves retardataires d'une école occidentale qui leur a souvent refusé le droit de choisir leur propre voie. Cette critique est d'autant plus vive que Landes, dans ses entretiens et ses préfaces, se montre peu enclin à concéder des erreurs d'interprétation. Il assume son « parti pris européen » avec une franchise qui déplaît à ceux qui attendent de l'historien une neutralité plus grande ou une empathie plus marquée pour les vaincus de l'histoire.

Pourtant, l'ouvrage de 1958 offre une vision plus nuancée de ce thème. En étudiant les mécanismes concrets par lesquels les banquiers européens ont imposé leur domination sur l'Égypte, Landes ne glorifie pas l'impérialisme ; il en expose les rouages, les intérêts et les conséquences[55]. Il montre comment la dette publique égyptienne a été utilisée comme un instrument de contrôle politique, une analyse qui, sans être ouvertement polémique, n'en est pas moins critique des pratiques financières de l'époque. Ce livre rappelle que Landes, avant de devenir le théoricien de la culture, était un historien attentif aux rapports de force et aux inégalités structurelles[56].

Trois ans après la publication de "Bankers and Pashas", Landes approfondit sa réflexion théorique dans un article intitulé "Some Thoughts on the Nature of Economic Imperialism"[57]. Il y propose une définition large de l'impérialisme économique : il ne s'agit pas d'un simple pillage ponctuel, mais d'une domination qui cultive des "relations qui produisent une récolte récurrente de profit"[58]. Il insiste surtout sur la notion de "domination informelle", qu'il juge souvent "bien plus efficace et lucrative que l'administration directe"[59]. Cette distinction entre domination formelle et informelle est centrale pour comprendre son analyse de l'Égypte, où les banquiers européens exerçaient un contrôle effectif sans pour autant instaurer une colonie de peuplement. Cet article montre que Landes ne se contentait pas d'étudier des cas particuliers, mais cherchait à élaborer une théorie générale des rapports de domination économique, dont la pertinence dépasse le seul XIXe siècle.

Malgré ces polémiques, l'œuvre de David Landes demeure une référence incontournable pour qui s'intéresse aux origines du monde moderne. Elle force à réfléchir sur ce que nous appelons le « progrès », sur les ressorts invisibles de l'activité économique, sur la manière dont les croyances collectives façonnent les destins des nations. Elle rappelle aussi que l'histoire économique ne saurait se réduire à une science des lois générales ; elle est aussi une histoire des hommes, de leurs passions, de leurs illusions et de leurs inventions. Même les adversaires de David Landes reconnaissent son érudition, son style alerte, sa capacité à faire dialoguer l'histoire des techniques, la sociologie religieuse et la géographie humaine. En ce sens, il est un digne héritier de la grande tradition des historiens français comme Fernand Braudel, dont il partageait le goût pour les longues durées et les civilisations-mondes, même s'il s'en distinguait par un optimisme plus marqué envers la modernité industrielle.

Informations complémentaires

Notes et références

  1. Le cryptanalyste est un spécialiste chargé de déchiffrer les messages codés ou chiffrés ennemis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les services de renseignement alliés, notamment américains et britanniques, ont recruté des linguistes, des mathématiciens et des spécialistes en logique pour percer les codes japonais et allemands. Le travail de Landes consistait à analyser les communications japonaises pour en extraire des renseignements militaires, une activité qui exigeait une grande rigueur intellectuelle, une patience méticuleuse et un goût prononcé pour la résolution d'énigmes – des qualités qu'il a ensuite mises au service de ses recherches historiques sur les techniques et les mentalités.
  2. David S. Landes, « French Entrepreneurship and Industrial Growth in the Nineteenth Century », The Journal of Economic History, vol. 9, n° 1, 1949, pp45-61.
  3. David S. Landes, « A Chapter in the Financial Revolution of the Nineteenth Century: The Rise of French Deposit Banking », The Journal of Economic History, vol. 23, n° 2, 1963, pp. 224-231.
  4. Ibid., p. 224.
  5. David S. Landes, Bankers and Pashas: International Finance and Economic Imperialism in Egypt, Cambridge, Harvard University Press, 1958.
  6. Le khédive est un titre honorifique d'origine persane signifiant « seigneur » ou « souverain », utilisé par les vice-rois d'Égypte qui gouvernèrent le pays au nom de l'Empire ottoman entre 1867 et 1914. Le titre fut officiellement accordé à Ismaïl Pacha en 1867 par le sultan ottoman Abdülaziz, en échange d'une augmentation du tribut versé à Constantinople. Les khédives, en particulier Ismaïl Pacha (r. 1863-1879), menèrent une politique de modernisation rapide et dispendieuse de l'Égypte, marquée par la construction du canal de Suez, l'extension du réseau ferroviaire et le développement du coton comme culture d'exportation. Cette politique les contraignit à recourir massivement à l'emprunt auprès des banques européennes, endettant l'Égypte au point de provoquer une crise financière internationale qui déboucha sur l'établissement du Contrôle dual (1876) puis sur l'occupation britannique du pays en 1882. L'étude de Landes s'inscrit dans ce contexte : il analyse comment les banquiers André et Dervieu, à travers leurs opérations financières avec le khédive, contribuèrent à cette mainmise européenne sur l'économie égyptienne.
  7. Voir le compte rendu de l'ouvrage dans The Spectator, 21 novembre 1958.
  8. Ibid.
  9. David S. Landes, L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, trad. Louis Evrard, Paris, Gallimard, 1975, 779 p.
  10. Jacques Néré, compte rendu de David S. Landes, L'Europe technicienne…, Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. 25, n°1, 1978, pp. 157-159.
  11. Néré, ibid., p. 158.
  12. David Landes, « Culture Makes Almost all the Difference », in Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington (dir.), Culture Matters: How Values Shape Human Progress, New York, Basic Books, 2000, pp. 2-13.
  13. Voir la table des matières de l'ouvrage : Michael E. Porter, « Attitudes, Values, Beliefs, and the Microeconomics of Prosperity » ; Jeffrey Sachs, « Notes on a New Sociology of Economic Development » ; Francis Fukuyama, « Social Capital ».
  14. David S. Landes, « Tempo sociale e modernizzazione », Studi di Sociologia, vol. 27, n° 1, 1989, pp. 3-25.
  15. David S. Landes, « Clocks & the Wealth of Nations », Daedalus, vol. 132, n° 2, 2003, pp. 20-26.
  16. Alfred-Louis-Édouard André (1827-1896) est un banquier et homme politique français, figure emblématique de la haute finance protestante du XIXe siècle. Issu d'une famille de banquiers nîmois installée à Paris, il entre dans la banque familiale en 1855 et devient associé-gérant de la Banque Marcuard, André et Cie. Sa carrière est marquée par une étroite imbrication entre la sphère privée et les fonctions officielles étatiques. En 1871, après avoir négocié le versement de l'indemnité de guerre à l'Allemagne, il est nommé régent de la Banque de France, fonction qu'il occupe jusqu'à sa mort. Il est également administrateur de la Banque ottomane (dont il est membre du Comité parisien de 1863 à 1896), véritable instrument du capitalisme d'État français en Orient, du transport ferroviaire PLM, des Forges et des Chantiers de la Méditerranée et des Messageries maritimes. Élu député de la Seine en 1871 sur une liste républicaine conservatrice, il défend à la tribune la liberté d'entreprise, la liberté d'enseignement et la liberté religieuse, mais aussi le protectionnisme et l'interventionnisme d'État. Protestant ardent, membre du Consistoire de Paris, il lègue à la Société de l'histoire du protestantisme français une collection exceptionnelle de livres anciens, connue comme le « Fonds André ». Le personnage d'Alfred André, que David S. Landes décrit comme un calviniste prudent et méthodique, incarne le lien entre éthique protestante et esprit du capitalisme cher à Max Weber, mais il est surtout le représentant d'un capitalisme de connivence, où les intérêts privés et la politique d'État se confondent pour étendre l'influence de la France en Égypte et en Méditerranée.
  17. Édouard André Dervieu (1824-1905), né à Marseille, est un homme d'affaires français qui fait carrière en Égypte au milieu du XIXe siècle. Issu d'une famille lyonnaise de négociants, il s'installe en Égypte en 1855 comme directeur des Messageries impériales à Alexandrie, avant de fonder en 1860 une banque privée qui atteint un capital de 10 millions de francs dès 1863. Il devient le banquier personnel du vice-roi d'Égypte, grâce à ses relations avec la famille du pacha, et est député de la colonie française à Alexandrie. Associé dans ses affaires au banquier Émile André (parent d'Alfred André) puis à la banque Oppenheim, il est également président des Chemins de fer de Roumélie et administrateur du PLM, de la Banque commerciale ottomane, du Crédit général français, des Mines d'or de la Guyane française et des Plâtrières du Bassin de Paris. Rentré à Paris au début des années 1870, il y fonde une banque privée (Dervieu, Guillaumeron et Cie) et se fait construire un hôtel particulier boulevard de Courcelles. Protestant comme son associé André, il est membre du conseil presbytéral de la paroisse Saint-Esprit. Le krach de l'Union générale en 1882, dont il est l'un des promoteurs, lui porte un lourd coup. La correspondance entre Dervieu et Alfred André, qui constitue le socle documentaire de l'ouvrage de Landes, offre un aperçu exceptionnel des méthodes et des motivations de la finance internationale au XIXe siècle.
  18. Bankers and Pashas, passim.
  19. David S. Landes, Sylvia L. Thrupp, Tom G. Kessinger, « Comments on Papers by Hohenberg, Mendels, and Mazzaoui », The Journal of Economic History, vol. 32, n° 1, 1972, pp. 287-297.
  20. Ibid., p. 287.
  21. David S. Landes, « On Avoiding Babel », The Journal of Economic History, vol. 38, n° 1, 1978, pp. 3-12.
  22. Ibid., p. 3.
  23. Ibid., p. 3.
  24. David S. Landes, « Watchmaking: A Case Study in Enterprise and Change », Business History Review, vol. 53, n° 1, 1979, pp. 1-39.
  25. Ibid., p. 1-2.
  26. David S. Landes, Revolution in Time: Clocks and the Making of the Modern World, Cambridge, Harvard University Press, 1983.
  27. David S. Landes, « What Do Bosses Really Do? », The Journal of Economic History, vol. 46, n° 3, 1986, pp. 585-623.
  28. David S. Landes, « The Ordering of the Urban Environment: Time, Work and the Occurrence of Crowds 1790-1835 », Past & Present, n° 116, août 1987, pp. 192-199.
  29. Peter Temin, « David S. Landes (1924-2013) », In Memoriam, Economic History Association, 2013
  30. Peter Temin, « David S. Landes (1924-2013) », In Memoriam, Economic History Association, 2013.
  31. Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington (dir.), Culture Matters: How Values Shape Human Progress, New York, Basic Books, 2000.
  32. « Culture Counts: Interview with David S. Landes », Challenge, vol. 41, n° 4, juillet-août 1998, pp. 14-30.
  33. David S. Landes, Joel Mokyr, William J. Baumol (dir.), The Invention of Enterprise: Entrepreneurship from Ancient Mesopotamia to Modern Times, Princeton, Princeton University Press, 2010.
  34. David S. Landes, « Alfred Chandler: World Master of Institutional Business History », commentaire de l'ouvrage d'Alfred Chandler, "The Visible Hand", Project 2000, Economic History Association, 2001, Disponible sur le site de l'EHA
  35. Ibid.
  36. Ibid.
  37. David S. Landes, "Dynasties: Fortunes and Misfortunes of the World's Great Family Businesses", New York, Viking, 2006.
  38. David S. Landes, « The Statistical Study of French Crises », The Journal of Economic History, vol. 10, n° 2, 1950, pp. 195-211.
  39. David S. Landes, « Reply to Mr. Danière and Some Reflections on the Significance of the Debate », The Journal of Economic History, vol. 18, n° 3, 1958, pp. 331-338.
  40. David S. Landes, « Recent Work in the Economic History of Modern France », French Historical Studies, vol. 1, n° 1, 1958, pp73-94.
  41. David S. Landes, « What Room for Accident in History? Explaining Big Changes by Small Events », The Economic History Review, vol. 47, n° 4, 1994, pp. 637-656.
  42. Landes, « What Room for Accident in History? », p. 638.
  43. Landes, ibid., p. 639.
  44. David S. Landes, « Some Further Thoughts on Accident in History: A Reply to Professor Crafts », The Economic History Review, vol. 48, n° 3, 1995, pp. 599-601.
  45. Ibid., p. 601.
  46. Néré, ibid., p. 159.
  47. Néré, ibid., p. 159.
  48. David S. Landes, « Why Are We So Rich and They So Poor? », The American Economic Review, vol 80, n°2, 1990, pp1-13.
  49. Ibid., p. 1.
  50. Cette distinction est au cœur de la réflexion de Landes sur le développement. D'un côté, la lecture "vertueuse" de la richesse (nous sommes riches parce que nous sommes travailleurs, instruits, bien gouvernés) appelle des politiques de développement centrées sur l'éducation, la réforme des institutions et la promotion de l'esprit d'entreprise : il s'agit d'inciter les sociétés pauvres à adopter les "bonnes habitudes" et les valeurs qui ont fait le succès de l'Occident. De l'autre côté, la lecture "critique" ou "impérialiste" (nous sommes riches parce que nous avons exploité et pillé les autres) appelle des politiques de réparation, de transferts de richesse et de dédommagement des torts coloniaux, voire une remise en cause des structures économiques mondiales. Landes suggère que ces deux lectures ne sont pas nécessairement incompatibles, mais qu'elles impliquent des priorités et des stratégies radicalement différentes : la première met l'accent sur l'auto-transformation interne, la seconde sur la justice internationale et la redistribution. En pratique, Landes penche clairement pour la première, tout en reconnaissant que l'histoire de l'impérialisme ne peut être ignorée.
  51. Ibid., p. 3-4.
  52. Ibid., p. 5-6.
  53. David S. Landes, « Why Europe and the West? Why Not China? », The Journal of Economic Perspectives, vol. 20, n° 2, 2006, pp. 3-22.
  54. Néré, ibid., p. 158.
  55. Bankers and Pashas, passim.
  56. Ce mécanisme d'endettement comme instrument de contrôle politique n'est pas une spécificité du XIXe siècle. On peut y voir un écho dans des situations contemporaines, comme le rachat par la Chine d'une partie de la dette publique grecque, qui s'est accompagné de l'obtention de concessions stratégiques, notamment le monopole de la gestion de certains ports grecs – une forme d'entrée et d'influence sur le marché européen. Cette analogie, sans être une équivalence, montre la persistance de ces mécanismes de domination par la dette et confirme la pertinence de l'analyse de Landes bien au-delà de son objet d'étude initial.
  57. David S. Landes, « Some Thoughts on the Nature of Economic Imperialism », The Journal of Economic History, vol. 21, n° 4, 1961, pp. 496-512.
  58. Ibid., p. 496.
  59. Ibid.

Publications

  • 1949, "French Entrepreneurship and Industrial Growth in the Nineteenth Century", Journal of Economic History, Vol 9, pp45-61
  • 1950, "The Statistical Study of French Crises", The Journal of Economic History, Vol 10, n°2, Nov., pp195-211
  • 1958,
    • a. "Bankers and Pashas: International Finance and Economic Imperialism in Egypt", Cambridge, Harvard University Press
    • b. "Reply to Mr. Danière and Some Reflections on the Significance of the Debate", The Journal of Economic History, Vol 18, n°3, Sep., pp331-338
    • c. "Recent Work in the Economic History of Modern France", French Historical Studies, Vol 1, n°1, pp73-94
  • 1961, "Some Thoughts on the Nature of Economic Imperialism", The Journal of Economic History, Vol 21, n°4, Dec., pp496-512
  • 1963, "A Chapter in the Financial Revolution of the Nineteenth Century: The Rise of French Deposit Banking", The Journal of Economic History, Vol 23, n°2, June, pp224-231
  • 1969, "The Unbound Prometheus", Cambridge University
    • Traduit en français en 1975 par Louis Evrard, "L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours", Paris: Gallimard
  • 1972, avec Sylvia L. Thrupp, Tom G. Kessinger, "Comments on Papers by Hohenberg, Mendels, and Mazzaoui", The Journal of Economic History, Vol 32, n°1, March, pp287-297
  • 1978, "On Avoiding Babel", The Journal of Economic History, Vol 38, n°1, March, pp3-12
  • 1979, "Watchmaking: A Case Study in Enterprise and Change", The Business History Review, Vol 53, n°1, Spring, pp1-39
  • 1983, "Revolution in Time: Clocks and the Making of the Modern World", Cambridge: Harvard University Press
  • 1986, "What Do Bosses Really Do?", The Journal of Economic History, Vol 46, n°3, Sep., pp585-623
  • 1987, "The Ordering of the Urban Environment: Time, Work and the Occurrence of Crowds 1790-1835", Past & Present, n°116, Aug., pp192-199
  • 1989, "Tempo sociale e modernizzarione", Studi di Sociologia, Vol 27, n°1, janvier-mars, pp3-25
  • 1990, "Why are We So Rich and They So Poor?", The American Economic Review, Vol 80, n°2, May, Papers and Proceedings of the Hundred and Second Annual Meeting of the American Economic Association, pp1-13
  • 1994, "What room for accident in history? Explaining big changes by small events", Economic History Review, Vol 47, pp637-656
  • 1995, "Some Further Thoughts on Accident in History: A Reply to Professor Crafts", The Economic History Review, Vol 48, n°3, Aug., pp599-601
  • 1998,
    • a. "The Wealth and Poverty of Nations: Why Some are so Rich and Some so Poor", New York: Norton
    • b. "Culture Counts", Challenge, Vol 41, n°4, July-August, pp14-30
  • 2000, "Culture Makes almost all the Difference", In: Lawrence E. Harrison, Samuel P. Huntington, dir., "Culture Matters: How Values Shape Human Progress", New York: Basic Books, pp2-13
  • 2003, "Clocks & the Wealth of Nations", Daedalus, Vol 132, n°2, Spring, pp20-26
  • 2006,
    • a. "Dynasties: Fortunes and Misfortunes of the World’s Great Family Businesses", New York: Viking
    • b. "Why Europe and the West? Why Not China?", The Journal of Economic Perspectives, Vol 20, n°2, Spring, pp3-22
  • 2010, avec William Baumol, Joel Mokyr, dir., "The Invention of Enterprise: Entrepreneurship from Ancient Mesopotamia to Modern Times", Princeton University Press

Littérature secondaire

  • 1978, Jacques Néré, commentaire de la traduction française du livre de David S. Landes, "L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours", Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, Vol 25, n°1, pp157-159



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