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Déterminisme
Déterminisme
Définition
Le déterminisme est l’affirmation selon laquelle chaque événement est déterminé par le principe de causalité. La forme générale du principe de causalité est : « si ceci est, alors cela est ».
Dans cet article, le déterminisme est identifié au nécessitarisme, qui affirme la nécessité des phénomènes en vertu du principe de causalité : les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien n'arrive qui ne soit nécessaire (ce qui n’implique pas que les effets peuvent être prédits à l’avance : déterminisme ne signifie pas prédictibilité, il y a des systèmes déterministes non prédictibles - voir la théorie du chaos - la complexité ou la sensibilité aux conditions initiales pouvant rendre impossible la prédictibilité). Nous prenons donc « déterminisme » dans un sens plus général que celui de « déterminisme scientifique[1] », qui implique la prédictibilité (Laplace).
La question de savoir si la réalité est déterministe ou non, c’est-à-dire obéit au principe de causalité (et aussi dans quelle mesure une liberté peut exister) ne peut trouver de réponse si on ne part pas au minimum d’une théorie de la connaissance, si ce n’est d’une ontologie. C’est justement là que les points de vue divergent.
Premier point de vue : idéalisme transcendantal et réalisme empirique
Kant ne dit pas exactement que « la réalité est déterministe », mais plutôt qu’on ne peut appréhender la réalité autrement que de façon déterministe. La loi de causalité est une condition a priori de toute connaissance : une représentation est objective si elle obéit à cette loi (par opposition à une représentation subjective, telle qu’une hallucination). La loi de causalité est nécessaire a priori pour construire l’objectivité de la connaissance. Le monde en tant que représentation, la réalité phénoménale, est déterministe, parce que nos représentations ne sont objectives que dans la mesure où elles obéissent à une règle, nécessairement.
Dans ce sens, on peut affirmer que dans le monde phénoménal (celui de notre expérience) « rien n’arrive sans cause ». Cela s’applique à tous les domaines de la connaissance : par exemple la mécanique quantique relève du déterminisme, malgré son prétendu « indéterminisme », de même les théories du chaos ; toutes ces théories continuent à fournir des régularités (et peut-être aussi des irrégularités), elles ne s’écartent jamais du « si ceci est, alors cela est ».
Affirmer que la réalité (connaissable) serait indéterministe n’a pas de sens ; que les modèles de description de la réalité adoptés par les théories actuelles soient les meilleurs ou soient les seuls possibles est une autre question, toujours ouverte ; qu’une indétermination apparaisse dans le cadre du modèle est davantage le problème du modèle (création de notre esprit) que celui de la réalité (qui existe hors de notre esprit mais que nous ne pouvons connaître que dans notre esprit et au moyen de notre esprit).
De la même façon, Ludwig Wittgenstein affirme que la loi de causalité ne nous dit rien sur le monde, mais sur la manière dont on ne peut que l’appréhender : c’est une structure incontournable de notre représentation, pas de la réalité.
Telle est donc la position de l’idéalisme transcendantal : nous ne pouvons connaître sans faire abstraction de la loi de causalité ; quant à la « réalité » en elle-même (la « chose en soi »), on ne peut affirmer qu’elle soit déterministe ou non causale. Les discours métaphysiques sur la Réalité n’appartiennent pas à la science ou à la philosophie rationnelle, mais sont rejetés dans la croyance (qui garde ainsi tous ses droits, il faut le souligner).
Le réalisme empirique[2] est la conséquence pratique de l’idéalisme transcendantal : les phénomènes, constitués par les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps, représentent une réalité que l’on peut connaître, dans le cadre de la loi de causalité et compte-tenu de la distinction sujet/objet qui intervient dans toute connaissance (et qui de fait peut constituer une limitation à cette connaissance, Kant ne voyant pas, par ailleurs, de relation possible entre sujet et objet). Notre connaissance se ramène à un ensemble de liens entre les divers phénomènes qui nous sont donnés.
Quelle place alors pour la liberté humaine ? La liberté n’est pas prouvable, mais c’est une croyance rationnelle (elle résulte d’une hypothèse de la « raison pratique » selon Kant), ou bien (ce qui revient à peu près au même) elle est rejetée dans la « chose en soi », c’est-à-dire dans l’être plutôt que dans sa manifestation phénoménale (Schopenhauer). Elle n’est donc pas abolie par le déterminisme, mais, comme elle ne peut faire l’objet d’aucune démonstration ni perception, elle recouvre une apparence résolument métaphysique. Notre comportement est entièrement déterminé par des motifs, et le déterminisme est un principe explicatif valide (et inévitable), mais notre « être » le plus intime pourrait bien être libre.
Second point de vue : réalisme transcendantal
Le terme de réalisme transcendantal est de Kant. Il ne s’agit pas d’une théorie unique mais d’une position à laquelle aboutissent divers points de vue très différents, tant idéalistes que réalistes, matérialistes ou spiritualistes, ou religieux.
Le réel et la pensée ne sont pas forcément extérieurs l’un à l’autre comme le suppose par exemple l’idéalisme kantien qui réduit le monde à une somme d’objets de conscience (et qui plus est, de « ma » conscience) et pose une distance infranchissable entre l’être et le connaître. La pensée fait aussi partie du réel. On peut penser (c’est le réalisme qui l’affirme) que nous connaissons les choses telles qu’elles sont, sans qu’elles soient « déformées » par notre faculté de connaître ou notre subjectivité (thèse que l’idéalisme philosophique nie farouchement au moins depuis Platon).
Le réalisme transcendantal essaie de dépasser le réalisme naïf (« les phénomènes perçus existent réellement en-dehors de la conscience humaine ») de différentes façons, notamment au prix d’hypothèses ontologiques (voir infra).
L’argument qui soutient ce réalisme peut être en dernier ressort théologique : les objets sont tels qu’ils nous apparaissent car Dieu ne peut vouloir nous tromper (Descartes), ou Dieu connaît de la même façon que nous (Locke). Si nous pouvons connaître les choses telles qu’elles sont, nous devrions être à même de choisir correctement, et nous sommes responsables de nos erreurs.
La thèse du libre arbitre découle naturellement de l’argument théologique : pour Saint Augustin, l'homme est responsable, le libre arbitre lui a été donné par Dieu pour qu'il en fasse bon usage. La Réforme contestera cette affirmation (selon Calvin, la prescience de Dieu détruit le libre arbitre).
Nietzsche combattra violemment ce « tout de passe-passe théologique » du libre-arbitre, qui satisfait à l’instinct de punir et de juger, une illusion religieuse qui vise à assurer le triomphe des valeurs de la faiblesse et du pouvoir des faibles en produisant la « mauvaise conscience », alors que pour Nietzsche l’action libre réside dans la volonté de puissance. Pour Nietzsche, qui se place dans une perspective amoraliste, « personne n'est responsable de ses actes ; personne ne l'est de son être » (Humain, trop humain), ce qui ne l’empêche pas d’affirmer ailleurs : « Qu'est-ce que la liberté ? C'est avoir la volonté de répondre de soi. » (Le Crépuscule des idoles). La liberté est davantage à construire que déjà donnée à l’homme : « vouloir affranchit : telle est la vraie doctrine de la volonté et de la liberté » (Ainsi parlait Zarathoustra).
Le point de vue ontologique
C’est le plus souvent l’ontologie (« qu’est-ce que l’être ? ») plutôt qu’une théorie de la connaissance à la façon kantienne qui est invoquée pour statuer sur le déterminisme et la liberté. On aboutit à des positions plus tranchées, au prix cependant d’hypothèses beaucoup plus fortes sur la réalité, sur l’essence ou la substance. Le déterminisme, quand il est affirmé, est le plus souvent jugé compatible avec la liberté (« compatibilisme »), même si l’articulation entre les deux est rarement claire ou peut ressembler à une pétition de principe.
Spiritualisme
Un principe spirituel est cause première de toutes choses, cette cause première est par définition libre (puisque cause première). L’homme est une conscience libre, et donc immortelle, puisque déterminée uniquement par elle-même. Il reste à rendre compte du corps, de la matière, de la souffrance, de la mort, et donc malgré tout d’un possible déterminisme externe de l’homme (qui n’est pas un pur esprit).
Monisme panthéiste (Spinoza)
Dieu étant l’Etre, il est aussi la pensée, et la causalité est la structure même de la pensée : dans ce sens, il y a bien déterminisme, sans prédétermination au sens laplacien, la liberté étant inséparable de la connaissance, de la compréhension de la nécessité, tandis que le « libre arbitre » est une forme d’ignorance. Il n’y a pas forcément d’opposition entre déterminisme et liberté : on peut être libre et déterminé, ma liberté étant la complexité de mon déterminisme (pour expliquer mon acte, il faut m’expliquer moi-même). La liberté est « l'intelligence de la nécessité ».
Monisme matérialiste
Pour le stoïcisme, matérialisme rationaliste, même si toutes choses arrivent nécessairement, l’homme est libre dans la mesure où il est rationnel et où sa volonté se conforme à la nature. L’épicurisme affirme plus nettement le libre-arbitre, en transformant l’atomisme déterministe de Démocrite en indéterminisme absolu : les atomes sont libres, ils possèdent une force de spontanéité : le hasard est au coeur des choses, et il n’y a pas de prédétermination.
Le matérialisme moderne professe en général un déterminisme absolu (la liberté n’est que la nécessité reconnue) qu’il tente (paradoxalement) de concilier avec un certain libre-arbitre, car en dépit de tout nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que nous sommes libres, ce sentiment paraît enraciné dans la structure logique par laquelle nous nous percevons. Le matérialiste se comporte donc comme si le déterminisme n’existait pas.
Selon Hume, « le libre arbitre ne doit pas être compris comme la capacité absolue de faire des choix différents à partir de circonstances externes ou internes identiques, c’est plutôt la capacité hypothétique de faire des choix différents à partir de dispositions psychologiques différentes (croyances ou désirs différents) ».
Existentialisme
Pour l’existentialisme athée (celui de Sartre), le réel est absurde ; comme il n’a pas de sens, chacun peut lui attribuer le sens qu’il veut en toute liberté. L’homme est essentiellement projet, le choix de ses fins est absolument libre ("chaque personne est un choix absolu de soi"). Etre libre est moins être déterminé par des motifs que de poser des motifs qui s’imposent ensuite à nous. L’existentialisme chrétien ne retient pas la thèse de l’absurde, mais affirme de la même façon le choix personnel et la responsabilité.
Objectivisme ou réalisme métaphysique
L’objectivisme repose sur une hypothèse forte, celle du réalisme métaphysique, qui rejoint le « réalisme naïf » : la raison et les données des sens nous permettent de connaître le monde tel qu’il est. La loi de causalité est un corollaire de la loi d’identité : tout événement provient de l’action d’une entité, et les entités agissent en fonction de leur nature. Comme la loi d’identité, il s’agit là d’un axiome de l’existence, et en tant que tel il est à la base de la connaissance et ne peut être nié sans contradiction.
Cependant, l’objectivisme rejette le déterminisme en ce qui concerne l’être humain : l’homme agit bien selon sa propre nature, mais cela ne signifie pas qu’il n’ait qu’une seule façon d’agir à un instant donné. L’objectivisme affirme donc le libre arbitre : la liberté de l’homme se manifeste par la liberté de sa conscience, qui rend l’homme capable d’agir sans être déterminé par des forces extérieures à sa conscience : les causes de son action sont des causes primaires.
Synthèse
Une définition de la liberté qui convient à tout le monde (y compris aux libéraux) est : le pouvoir de se déterminer soi-même. Etre libre est dépendre de ce qu’on est, et uniquement de cela, n’être influencé que par soi. Cela n’est pas incompatible avec des thèses déterministes, et cela a l’avantage de circonscrire la question à une forme extérieure de la liberté, celle qui s’exprime dans les relations interindividuelles, et donc celle qui intéresse le libéralisme, sans préjugé de ce que pourrait bien être une « liberté intérieure », qui restera l’affaire de la métaphysique ou de la religion.
- ^ Le « déterminisme scientifique » est "la doctrine selon laquelle la structure du monde est telle que tout événement peut être rationnellement prédit, au degré de précision voulu, à condition qu'une description suffisamment précise des événements passés, ainsi que toutes les lois de la nature, nous soit donnée." (Karl Popper, L'univers irrésolu, plaidoyer pour l'indéterminisme)
- ^ Le réalisme empirique est aussi une position fréquente qu’adopte la science (telle que la conçoit par exemple l’école de Copenhague pour la physique) : il n’y a pas besoin de savoir si la causalité existe au sein de la réalité elle-même, il suffit de travailler sur des modèles et de vérifier dans quelle mesure ils sont déterministes. La science décrit en s'en tenant aux faits observables, elle ne prétend pas expliquer (ce qui rejoint le non fingo hypotheses d'Isaac Newton, ou le ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire de Wittgenstein). Pour Popper, le déterminisme est une croyance métaphysique « qui semble plus fertile dans ses diverses manifestations que n’importe quelle métaphysique indéterministe » (de plus l’indéterminisme peut difficilement être une théorie de la science car il n’est pas falsifiable au sens de Popper, la falsification supposant la causalité). Le « déterminisme méthodologique » en matière scientifique est donc pragmatiquement justifié.
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