Vous pouvez contribuer simplement à Wikibéral. Pour cela, demandez un compte à adminwiki@liberaux.org. N'hésitez pas !


Royaume des Deux-Siciles

De Wikiberal
Aller à la navigation Aller à la recherche

Le royaume des Deux-Siciles était un État souverain du sud de l’Italie, né en 1816 de l’union du royaume de Naples et du royaume de Sicile. Dirigé par la branche Bourbon-Siciles, il fut le plus grand et le plus riche des États italiens avant son annexion par le royaume de Sardaigne en 1861, lors de l’unification italienne.

La genèse et l’héritage (1734 – 1815) : De deux royaumes à une couronne

Avant l’unité officielle, le Sud de l’Italie demeure un enjeu majeur dans la rivalité des grandes puissances européennes que sont l’Espagne, l’Autriche et la France. C’est dans ce contexte instable que se forgent les prémices d’un État méridional puissant.

L’arrivée des Bourbons en 1734 marque un tournant décisif. Charles de Bourbon, futur Charles III d’Espagne, arrache Naples et la Sicile à la domination autrichienne et instaure une dynastie autonome, affranchie de toute tutelle étrangère. Soucieux de moderniser son royaume, il entreprend de grands travaux, parmi lesquels le somptueux palais de Caserte, symbole de la renaissance bourbonienne.

La parenthèse napoléonienne (1799-1815) interrompt brutalement cet élan. Contraint de fuir devant l’avancée des troupes françaises, la famille royale se réfugie en Sicile sous la protection de la flotte britannique. Pendant ce temps, Naples passe sous domination française, d’abord avec Joseph Bonaparte, puis avec le fougueux Joachim Murat. Malgré l’occupation, cette période n’est pas stérile : elle introduit dans la péninsule des réformes administratives et juridiques majeures, héritées de la Révolution, qui bouleversent en profondeur les structures féodales.

Enfin, le Congrès de Vienne (1815) redessine la carte de l’Europe et restaure les souverains légitimes. Ferdinand IV de Naples (et III de Sicile) remonte sur son trône. Soucieux de simplifier l’administration de ses États et d’affirmer son autorité absolue, il décide la fusion des deux entités : le royaume des Deux-Siciles est officiellement proclamé en 1816, et Ferdinand prend le nom de Ferdinand Ier. L’unité territoriale est ainsi achevée, mais les tensions entre Naples et la Sicile, ainsi que l’opposition aux réformes libérales, ne tarderont pas à se réveiller.

L'ère des révolutions et la réaction (1816-1849) : le choc des idéologies

La naissance du royaume des Deux-Siciles coïncide avec le retour en force de l'absolutisme monarchique à travers l'Europe, mais cet ordre restauré se heurte rapidement aux aspirations libérales et nationalistes qui agitent les sociétés. Cette période, jusqu'au milieu du siècle, se caractérise par une instabilité chronique, opposant la bourgeoisie éclairée et les sociétés secrètes à la fermeté intraitable des souverains bourbons.

Le soulèvement de 1820 illustre parfaitement ce conflit naissant. Inspirés par les idéaux des Carbonari, ces sociétés secrètes qui rêvent d'une Italie unifiée et constitutionnelle, des officiers et des notables napolitains imposent au roi Ferdinand Ier une constitution calquée sur le modèle libéral espagnol de 1812. Face à cette révolte, le souverain, désemparé, feint d'accepter avant d'appeler à l'aide les puissances conservatrices de la Sainte-Alliance. L'intervention militaire de l'Autriche, décidée lors du congrès de Laybach en 1821, écrase sans ménagement les insurgés et rétablit l'absolutisme, réduisant à néant les efforts diplomatiques pourtant courageux de personnalités modérées telles que le prince de Cariati, qui tentèrent vainement de ménager une transition pacifique.

Parallèlement à ces soubresauts napolitains, la question sicilienne empoisonne durablement la vie du royaume. L'île supporte mal la perte de son autonomie séculaire et de son parlement, tous deux sacrifiés au profit de la centralisation napolitaine. Le sentiment séparatiste, loin de s'éteindre, y demeure permanent, couvant sous la cendre et prêt à se réveiller au moindre signe de faiblesse du pouvoir central. Cette défiance mutuelle entre Naples et Palerme fragilise considérablement la cohésion du royaume.

Le tournant décisif survient avec le « Printemps des Peuples » en 1848, vague révolutionnaire qui embrase toute l'Europe. Une insurrection massive éclate d'abord à Palerme, où les Siciliens proclament la restauration de leur ancienne constitution, puis gagne rapidement Naples. Ferdinand II, qui a succédé à son père François Ier, se montre d'abord conciliant par nécessité : il accorde dans l'urgence une constitution libérale, espérant calmer la révolte. Mais cette concession n'est qu'une feinte. Dès qu'il se sent en mesure de le faire, le souverain se rétracte violemment. Il fait bombarder les villes insurgées, notamment Messine, qui subit un pilonnage d'une brutalité inouïe. Cet acte de répression barbare lui vaut, dans toute l'Europe libérale, le surnom infamant de « Re Bomba » (le roi bombe). Dès lors, la rupture est consommée entre la dynastie bourbonienne et les forces du progrès, préparant le terrain pour la chute prochaine du royaume.

Le paradoxe économique et social : entre splendeur et archaïsme

Le royaume des Deux-Siciles offre au observateur du XIXe siècle un visage profondément contrasté, où se côtoient des réalisations dignes des nations les plus avancées et des structures sociales héritées du Moyen Âge. Ce paradoxe, souvent méconnu ou volontairement occulté par la propagande du Risorgimento, mérite d'être mis en lumière pour comprendre les fragilités internes de l'État bourbonien.

Sur le plan des réussites industrielles et techniques, le royaume peut revendiquer des avancées remarquables. C'est en effet sur son sol qu'est inaugurée, dès 1839, la première ligne de chemin de fer de toute la péninsule italienne, reliant Naples à Portici. Ce symbole de modernité, suscitant l'admiration des voyageurs européens, témoigne de la volonté des souverains bourbons de rivaliser avec les grandes puissances industrielles. Par ailleurs, Naples possède l'une des flottes marchandes les plus puissantes d'Europe, tissant des liens commerciaux étroits avec la France, l'Angleterre et le Levant. La capitale elle-même, avec près de 400 000 âmes, est alors la ville la plus peuplée et l'une des plus brillantes du continent, attirant artistes, musiciens et intellectuels. Ses musées, son théâtre San Carlo, son université figurent parmi les institutions les plus réputées d'Europe.

Mais ce lustre urbain dissimule mal la réalité accablante des campagnes. Le royaume reste prisonnier d'une structure agraire archaïque dominée par le latifundium, ces immenses domaines fonciers concentrés entre les mains d'une poignée de grandes familles aristocratiques, souvent absentes et peu soucieuses d'améliorer les rendements. En Sicile, en Calabre et dans les Pouilles, des étendues entières de terres restent en friche ou sont cultivées selon des méthodes ancestrales. La paysannerie, qui constitue l'immense majorité de la population, végète dans une pauvreté extrême, accablée par les redevances seigneuriales, la dîme ecclésiastique et l'impôt royal. Cette misère chronique alimente un brigandage endémique, forme de révolte diffuse et violente contre un ordre jugé injuste. Les bandes de brigands, souvent idéalisées par le peuple, parcourent les régions montagneuses, défiant l'autorité royale et terrorisant les possédants, sans que l'armée, pourtant nombreuse, parvienne jamais à les éradiquer complètement.

À ces difficultés internes s'ajoute un isolement diplomatique croissant. Après 1849, la politique de répression aveugle, menée par Ferdinand II, vaut au royaume une hostilité marquée des puissances occidentales. L'Angleterre, en particulier, dénonce avec virulence les méthodes du souverain et soutient discrètement les opposants au régime. La France de Napoléon III, bien qu'initialement favorable aux Bourbons, se détourne progressivement d'un allié encombrant et réactionnaire. Privé de soutiens extérieurs solides, le royaume se trouve politiquement marginalisé à l'heure où les forces de l'unification italienne, soutenues par le Piémont et la France, s'organisent pour en finir avec la domination bourbonienne. Ce divorce entre modernité technique et archaïsme social, entre élites éclairées et masses misérables, entre ambitions royales et réalités politiques, scelle en partie le destin tragique des Deux-Siciles.

La chute et l'intégration (1859-1861) : l'unification italienne

L'effondrement du royaume des Deux-Siciles, à la veille de l'unité italienne, constitue l'un des épisodes les plus fulgurants et les plus décisifs du Risorgimento. En l'espace de quelques mois, une dynastie vieille de plus d'un siècle s'écroule, emportée par la conjugaison des forces nationalistes, des intrigues diplomatiques et des faiblesses internes d'un État que l'on croyait pourtant solidement établi.

L'élément déclencheur de cette chute rapide est l'audacieuse Expédition des Mille, menée en 1860 par le héros légendaire du Risorgimento, Giuseppe Garibaldi. Parti de Gênes avec un millier de volontaires mal équipés mais animés d'une foi patriotique indéfectible, Garibaldi débarque en Sicile, à Marsala, le 11 mai 1860. Contre toute attente, la résistance de l'armée bourbonienne s'effondre avec une rapidité déconcertante. Minée par les défections massives, rongée par la corruption et surtout privée du soutien d'une population sicilienne qui accueille Garibaldi en libérateur, l'armée royale paraît soudainement impotente. Palerme tombe après de brefs combats, puis toute l'île passe sous le contrôle des Garibaldiens. Fort de ce succès, Garibaldi franchit le détroit de Messine et remonte la péninsule, semant devant lui la panique dans les rangs bourboniens. Les généraux du roi, incapables de coordonner une défense sérieuse, abandonnent position après position.

La fin de la dynastie s'annonce alors inéluctable. Le jeune roi François II, qui a succédé à Ferdinand II en 1859, se montre dépassé par les événements. Dans un ultime sursaut, il tente des réformes de dernière minute : il accorde une constitution, rappelle les libéraux en exil, cherche des compromis avec les insurgés. Mais ces concessions, aussi sincères soient-elles, arrivent trop tard pour sauver une cause déjà perdue dans l'esprit des populations et dans les chancelleries européennes. Abandonné par Napoléon III, qui a secrètement pactisé avec le Piémont, et sans appui effectif des autres puissances, François II se réfugie dans la forteresse de Gaète, dernière place forte encore fidèle. Le siège de Gaète, mené par les troupes piémontaises, dure plusieurs semaines et fait preuve d'une bravoure désespérée qui force l'admiration des contemporains. Mais l'issue ne fait aucun doute. Le 13 février 1861, le jeune roi capitule et part en exil, emportant avec lui les espoirs brisés des derniers partisans bourboniens.

L'annexion au nouveau royaume d'Italie, proclamé le 17 mars 1861, est ensuite entérinée par un plébiscite dont la régularité est aujourd'hui largement contestée par les historiens. Organisé dans la hâte, sous la surveillance des troupes piémontaises, le scrutin offre des résultats massivement favorables à l'union, mais les pressions, les fraudes et l'abstention forcée jettent un doute sérieux sur sa légitimité réelle. Quoi qu'il en soit, la disparition du royaume des Deux-Siciles ouvre une nouvelle page de l'histoire italienne, mais elle ne met pas fin aux souffrances des populations méridionales. Bien au contraire, elle marque le début de ce que l'on appelle désormais la « Question du Sud » ou Méridionalisme. Les anciennes provinces napolitaines, promises à une modernisation rapide, connaissent en réalité une période de désillusion économique cruelle. L'industrie du Sud, autrefois florissante, est sacrifiée sur l'autel de la concurrence nordiste ; la bureaucratie piémontaise impose ses règles et ses hommes, reléguant les élites locales à un rôle subalterne ; la fiscalité, alourdie pour financer les coûteuses guerres d'unification, accable une population déjà pauvre. Très vite, l'émigration massive vers les Amériques devient la seule issue pour des millions de paysans du Mezzogiorno, jetant sur l'unité italienne une lumière plus sombre que ne le voulait la légende dorée du Risorgimento. Ainsi s'achève, dans l'amertume et la nostalgie, l'histoire du royaume des Deux-Siciles.



Chronometre.png Accédez d'un seul coup d’œil au portail sur l'histoire du libéralisme et de la liberté.