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Joseph Henrich
Joseph Henrich, né en 1968, est un anthropologue et biologiste évolutionniste américain. Il est actuellement le Ruth Moore Professor of Biological Anthropology et professeur de biologie évolutive humaine à l'Université Harvard, où il dirige le département de biologie évolutive humaine. Son questionnement fondamental porte sur la manière dont les humains, "primates relativement ordinaires il y a quelques millions d'années", sont devenus l'espèce la plus prospère de la planète, et sur le rôle de la culture dans ce processus. Son parcours intellectuel est singulier : il détient un bachelor en anthropologie et un autre en ingénierie aérospatiale de l'Université de Notre Dame (1991). Il travaille ensuite comme ingénieur système chez General Electric Aerospace de 1991 à 1993, avant de reprendre des études à l'UCLA où il obtient un master (1995) puis un doctorat en anthropologie (1999). Cette double formation d'ingénieur et de scientifique social imprègne toute son œuvre, qui se situe à la croisée de l'anthropologie, de la psychologie et de l'économie. Il enseigne à l'Université Emory de 2002 à 2007, puis devient titulaire de la Chaire de recherche du Canada en culture, cognition et coévolution à l'Université de la Colombie-Britannique, où il est professeur dans les départements de psychologie et d'économie. Il rejoint Harvard en 2015.
Un anthropologue à la croisée des disciplines
Joseph Henrich est le Ruth Moore Professor of Biological Anthropology et professeur de biologie évolutive humaine à l'Université Harvard, où il dirige le département de biologie évolutive humaine. Son questionnement fondamental porte sur la manière dont les humains, "primates relativement ordinaires il y a quelques millions d'années", sont devenus l'espèce la plus prospère de la planète, et sur le rôle de la culture dans ce processus. Il obtient d'abord un bachelor en anthropologie et un autre en ingénierie aérospatiale à l'Université de Notre Dame en 1991, avant de travailler pendant plusieurs années comme ingénieur système chez General Electric Aerospace. Cette double formation d'ingénieur et de scientifique social imprègne toute son œuvre, qu'il mène à l'intersection de l'anthropologie, de la psychologie et de l'économie. Il retourne ensuite à l'université pour un master (1995) puis un doctorat en anthropologie à l'UCLA (1999). Il a enseigné à Emory University de 2002 à 2007, puis à l'Université de British Columbia où il était titulaire de la Chaire de recherche du Canada en culture, cognition et coévolution, et professeur dans les départements de psychologie et d'économie, avant de rejoindre Harvard en 2015.
Henrich est mondialement connu pour avoir mis en évidence, avec ses collègues, un biais majeur dans les sciences sociales : la quasi-totalité des études expérimentales en psychologie et en économie comportementale portent sur des populations WEIRD (Occidentales, Éduquées, Industrialisées, Riches et Démocratiques), qui représentent pourtant à peine 12 % de l'humanité mais 80 % des sujets de recherche. Ce constat, formulé dans un article désormais célèbre publié en 2010 dans Behavioral and Brain Sciences, a provoqué une prise de conscience dans la communauté scientifique et a conduit de nombreux chercheurs à réviser leurs conclusions sur la prétendue universalité des comportements humains. Les populations WEIRD, en effet, se distinguent psychologiquement du reste de l'humanité par leur individualisme prononcé, leur pensée analytique, leur confiance envers les étrangers, leur conformisme faible et leur orientation vers le contrôle de l'environnement - des traits qui, loin d'être universels, sont historiquement et culturellement contingents.
Ce constat l'a conduit à s'interroger sur l'origine de cette particularité psychologique occidentale, et sur les mécanismes historiques et culturels qui l'ont produite - question au cœur de son ouvrage majeur, The WEIRDest People in the World (2020), qui a rencontré un large écho tant dans le monde académique que dans les cercles libéraux. Dans ce livre, Henrich entreprend de retracer la genèse de la psychologie WEIRD sur plus d'un millénaire, en mobilisant des données historiques, archéologiques, ethnographiques et expérimentales. Il montre que les différences psychologiques entre les populations ne sont pas le fruit du hasard ou d'une supériorité innée, mais le produit de trajectoires culturelles singulières, façonnées par des institutions spécifiques.
Ses recherches, qui mobilisent aussi bien des données ethnographiques que des expériences de laboratoire et des modèles mathématiques, s'inscrivent dans le cadre théorique de la coévolution gènes-culture. Cette théorie, exposée dans son premier ouvrage majeur (The Secret of Our Success, 2016), soutient que les cultures humaines évoluent selon des mécanismes darwiniens d'adaptation, de sélection et de transmission, et que ces évolutions culturelles modifient en retour les environnements dans lesquels s'exerce la sélection génétique. Ce sont les inventions culturelles - outils, langage, institutions - qui ont rendu les humains plus intelligents et plus coopératifs, et non l'inverse. Contrairement à une vision qui opposerait la culture et la biologie, il soutient que ces deux dimensions interagissent en permanence : les innovations culturelles (comme l'agriculture, l'écriture ou les institutions familiales) créent de nouveaux environnements auxquels les populations s'adaptent, parfois génétiquement. Cette perspective lui permet de proposer une explication naturaliste et non raciale du développement occidental, où les institutions, et non les gènes, sont les principaux moteurs de l'histoire. Son travail s'inscrit ainsi dans une tradition intellectuelle qui, de David Hume à Friedrich Hayek en passant par Adam Smith, cherche à rendre compte de l'émergence spontanée de l'ordre social et de la prospérité sans recourir à un plan divin ou à une téléologie historique.
L'Église catholique, architecte institutionnel involontaire du monde développé moderne
Avant de formuler sa thèse sur les origines médiévales de la psychologie occidentale, Henrich a dirigé une vaste enquête comparative dans quinze sociétés traditionnelles, dont les résultats ont démontré que les comportements économiques varient considérablement selon les cultures et qu'aucune société ne correspond au modèle de l'individu purement intéressé (Foundations of Human Sociality, 2004). Cette recherche empirique a jeté les bases de sa critique du biais WEIRD et de son interrogation sur les mécanismes historiques qui ont produit la psychologie occidentale. Parallèlement, son enquête sur les Chaldéens de Détroit (Why Humans Cooperate, 2007) a établi que la parenté explique l'essentiel de la coopération humaine, mais que les sociétés peuvent développer d'autres mécanismes - réciprocité, réputation, normes sociales - lorsque les liens familiaux s'affaiblissent, préfigurant directement sa thèse médiévale. Une autre enquête comparative, menée avec Jean Ensminger dans quinze sociétés (Experimenting with Social Norms, 2014), a confirmé que l'exposition aux marchés, l'appartenance à des religions à dieux moralisateurs et la taille des communautés favorisent l'émergence de normes d'équité et de punition des comportements antisociaux - précisément les mécanismes que la dissolution des clans par l'Église catholique a activés en Europe.
La thèse centrale de Henrich, exposée dans son ouvrage The WEIRDest People in the World (2020), est audacieuse : ce sont les institutions familiales imposées par l'Église catholique romaine au Moyen Âge qui ont façonné la psychologie occidentale et, par contrecoup, le développement économique et politique de l'Europe. Loin d'être le fruit d'un plan conscient ou d'une supériorité culturelle innée, la singularité occidentale trouve son origine dans une transformation institutionnelle profonde, dont les effets se font encore sentir aujourd'hui.
À partir du IVe siècle, l'Église d'Occident se lance dans ce que Henrich appelle un véritable « programme de mariage et de famille ». Sans que l'on sache exactement pourquoi, peut-être pour affaiblir l'aristocratie et renforcer son propre pouvoir temporel, ou pour des raisons théologiques liées à la conception chrétienne du mariage, elle interdit progressivement les mariages entre cousins, même éloignés, les unions avec les beaux-parents et les familles spirituelles (parrains et marraines), la polygamie, et impose le consentement libre des époux. L'Église d'Orient (orthodoxe) n'adopte pas ces règles avec la même vigueur, et le monde islamique conserve des structures familiales très différentes, fondées sur la parenté élargie et les mariages consanguins. C'est donc une spécificité de l'Occident catholique, qui va modeler durablement ses populations.
Cette transformation a une conséquence radicale : la dissolution des clans et des réseaux de parenté étendus qui structuraient les sociétés européennes depuis des millénaires. En interdisant les mariages au sein d'un large cercle familial, l'Église force les Européens à s'apparier hors de leur groupe de parenté, réduisant progressivement la taille des familles et l'intensité des liens claniques. Les solidarités familiales s'effritent, l'autorité des patriarches décline, et les individus se trouvent peu à peu dégagés des obligations tribales qui entravaient leur autonomie. Les chercheurs ont calculé que chaque période supplémentaire de 500 ans sous l'influence de l'Église occidentale était associée à une réduction de 91 % des taux de mariage entre cousins, ce qui témoigne de l'ampleur et de la profondeur du phénomène. Henrich montre qu'aujourd'hui encore, les régions qui ont été le plus longtemps et le plus intensément soumises à ces interdits présentent des taux de mariage entre cousins particulièrement bas, un individualisme marqué et une confiance élevée envers les étrangers.
La rupture des solidarités familiales oblige les individus à se tourner vers d'autres formes d'organisation pour assurer leur subsistance et leur sécurité. Privés du filet de protection du clan, ils doivent compter sur les échanges marchands, les associations volontaires, les guildes, les universités et les institutions étatiques. Ces nouvelles formes de coopération impersonnelle exigent des qualités psychologiques spécifiques : fiabilité, esprit d'initiative, capacité à nouer des relations avec des inconnus. Les populations ainsi transformées développent des traits psychologiques distinctifs - indépendance, pensée analytique, confiance impersonnelle, faible conformisme - qui préparent le terrain à l'émergence du capitalisme et de la démocratie libérale. Henrich ne soutient pas que l'Église ait voulu produire ces effets, mais que ces transformations institutionnelles, en modifiant les structures de parenté, ont créé les conditions psychologiques et sociales de la modernité. Le développement libéral n'est donc pas le résultat d'un progrès linéaire de la raison ou d'un dessein providentiel, mais la conséquence contingente d'une longue évolution culturelle, dont les mécanismes échappaient largement à ses acteurs.
Informations complémentaires
Publications
- 2004, avec Samuel Bowles, Robert Boyd, Collin Camerer, Ernst Fehr, Herbert Gintis, "Foundations of Human Sociality: Economic Experiments and Ethnographic Evidence from Fifteen Small-Scale Societies", Oxford New York: Oxford University Press. ISBN 9780199262052.
- 2007, avec Natalie Henrich, "Why Humans Cooperate: A Cultural and Evolutionary Explanation", Oxford
- 2014, avec Jean Ensminger, "Experimenting with Social Norms: Fairness and Punishment in Cross-Cultural Perspective", Russell Sage Foundation Press
- 2015, "The Secret of Our Success: How culture is driving human evolution, domesticating our species and making us smarter"
- 2020, "The weirdest people in the world: How the West became psychologically peculiar and particularly prosperous", London: Allen Lane
Liens externes
- Présentation de Joseph Henrich - Ruth Moore Professor of Biological Anthropology and Professor of Human Evolutionary Biology sur le site de l'université Havard