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200 familles

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Au cœur de la vie politique française du XXᵉ siècle, l’expression des “200 familles” a servi de slogan puissant pour dénoncer la mainmise supposée d’une élite financière sur la Banque de France et l’économie nationale. Devenue un mythe politique, cette image a été instrumentalisée tour à tour par le Front populaire, Vichy et la Libération, afin de justifier une tendance profonde : l’étatisation croissante de l’économie française.

Origines du mythe des “200 familles”

L’expression des “200 familles” surgit dans un climat d’incertitude et de colère sociale qui caractérise la France des années 1930. La crise économique mondiale de 1929 a frappé durement l’Europe, fragilisant les équilibres financiers et creusant les inégalités. En France, l’instabilité politique se conjugue à une succession de scandales retentissants, comme l’affaire Oustric[1] en 1930 ou l’affaire Stavisky[2] en 1934, qui alimentent l’idée d’une connivence entre le pouvoir politique et les milieux d’affaires. La rue gronde, les ligues d’extrême droite mobilisent les foules, et l’ombre du fascisme italien comme du nazisme allemand plane sur la République. Dans ce contexte de défiance généralisée, la recherche de boucs émissaires devient inévitable.

C’est Édouard Daladier[3], leader radical, au centre gauche, qui, lors du congrès de Nantes en 1934, popularise la formule des “200 familles maîtresses de l’économie française”. En visant les régents de la Banque de France, il donne un visage à l’ennemi invisible du peuple : le “mur d’argent” que Léon Blum dénoncera avec éloquence lors du Front populaire. L’expression frappe les esprits parce qu’elle réduit la complexité de la finance à une image claire et accessible : un petit nombre de dynasties, héritières d’un capitalisme industriel et bancaire concentré, contrôlant les leviers de la monnaie et du crédit. Derrière la rhétorique, on retrouve un fait historique : depuis sa fondation en 1800, la Banque de France a été dirigée par des régents issus des grandes familles de l’industrie, du commerce et de la haute banque (Seillière, Wendel, Schneider, Rothschild, etc.). Mais la simplification est extrême : ces familles étaient loin d’agir en bloc homogène, et leurs intérêts n’étaient pas toujours convergents.

Le succès de la formule tient aussi à la puissance des représentations visuelles et culturelles qui l’accompagnent. Dans les caricatures de presse, l’argent est illustré sous les traits d’une pieuvre tentaculaire, coiffée du bonnet phrygien, étouffant le peuple de ses ventouses ; une imagerie qui prolonge l’antique dénonciation du “veau d’or” et rejoint les mythologies politiques du XIXᵉ siècle. Dans la littérature, de nombreux auteurs nourrissent cette critique : de Zola dans L’Argent[4] à Péguy dans L’Argent suite[5], l’Argent mène le monde, tous ont forgé l’idée d’une puissance financière insaisissable, corruptrice et omniprésente. La presse militante, elle, reprend et amplifie ces motifs, offrant au grand public une grille de lecture simplifiée : la France souffrirait moins de ses divisions sociales que du joug de quelques dynasties cupides.

Ainsi, le mythe des “200 familles” ne naît pas ex nihilo : il est le produit d’une époque où crises, scandales et luttes idéologiques cherchent des symboles pour incarner la défiance envers l’argent. En condensant des réalités financières complexes en une formule-choc, il a fourni aux partis et aux mouvements sociaux un outil rhétorique redoutable, capable de fédérer les colères populaires autour d’un ennemi commun imaginaire.

Diffusion et instrumentalisations successives

Une fois forgée par Édouard Daladier en 1934, l’expression des “200 familles” acquiert une fortune politique qui dépasse largement son contexte d’origine. Elle devient un mot d’ordre malléable, repris par des forces idéologiques antagonistes, chacune l’adaptant à ses besoins.

Le Front populaire et le “mur d’argent”

En 1936, Léon Blum, chef de la SFIO, s’empare de l’image pour galvaniser les foules du Front populaire. Le “mur d’argent” qu’il dénonce dans ses discours n’est pas une métaphore abstraite : il désigne précisément ces deux cents familles supposées tenir les clefs de la Banque de France et, à travers elles, paralyser toute réforme sociale. Dans la grande tradition oratoire républicaine, Blum donne à l’expression une force quasi-biblique : contre ce mur s’élancent les masses laborieuses, avec l’appui d’un État qui doit libérer la société de la tyrannie de l’argent.

Cette rhétorique s’inscrit dans une longue lignée littéraire et culturelle : de Balzac à Zola, l’imaginaire français avait déjà fait de la haute finance un monde occulte, peuplé de Saccard, de Nucingen ou de banquiers corrompus, capables de manipuler la Bourse et de ruiner les nations. Le Front populaire réactive cet imaginaire pour le mettre au service d’une réforme concrète : la transformation du statut de la Banque de France. Jusqu’alors dominée par ses régents, issus des grandes familles de l’industrie et de la banque, elle devient en 1936 une institution davantage placée sous contrôle de l’État. La bataille symbolique contre les “200 familles” se traduit ainsi en acte institutionnel étatiste.

Vichy et le corporatisme antisémite

Avec la défaite de 1940 et l’instauration du régime de Vichy, l’expression change de camp et de contenu. Dans la logique de la “Révolution nationale”, les élites financières sont dénoncées à leur tour, mais sous un angle idéologique différent. Là où Blum visait le capitalisme rentier et la paralysie des réformes, Vichy amalgame la critique des familles de la haute banque avec une rhétorique antisémite et complotiste. On accuse la “finance cosmopolite” d’avoir trahi la nation, renouant avec la tradition d’Édouard Drumont (La France juive, 1886).

Le corporatisme promu par Vichy se présente comme une alternative : abolir l’emprise des “200 familles” pour restituer aux corps intermédiaires (paysans, artisans, professions libérales) un rôle central dans l’économie. Mais derrière ce discours se profile une stratégie autoritaire : en prétendant briser les oligarchies financières, Vichy concentre en réalité le pouvoir économique entre les mains de l’État et de ses administrations, tout en stigmatisant les banquiers juifs comme responsables de la défaite.

La Libération et l’ère des nationalisations

À la Libération, le thème connaît une nouvelle vie, cette fois dans un registre progressiste. Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) proclame la nécessité de mettre “les grands moyens de production et d’échange au service de la nation”. Les nationalisations de 1945-46 frappent ainsi les grandes banques de dépôt, la Banque de France, les compagnies d’assurances, ainsi que des secteurs stratégiques comme l’énergie (EDF-GDF), les transports (SNCF, Air France) ou Renault.

Dans ce contexte, les “200 familles” apparaissent comme l’ennemi historique enfin vaincu. Le mythe, hérité des années 1930, sert à légitimer une refondation économique : il fallait arracher aux puissances privées les leviers de la monnaie, du crédit et des infrastructures pour les placer sous la garde de l’État, soi-disant garant de l’intérêt général. La figure de l’oligarchie financière fonctionne ici comme une justification idéologique à la montée en puissance du dirigisme et de la planification.

De Blum à Pétain, puis d’Auriol à de Gaulle, le mythe des “200 familles” traverse les régimes et les idéologies. Tantôt associé à la justice sociale, tantôt instrumentalisé dans un discours xénophobe, tantôt mis au service de la reconstruction nationale, il montre combien les représentations de l’argent, nourries par la littérature, les crises financières et les luttes politiques, ont pu orienter, dans une mauvaise direction, les grandes décisions économiques du XXᵉ siècle.

Le mythe comme levier de l’étatisation de l’économie

La force du mythe des “200 familles” tient à sa capacité à donner un visage simple et frappant à une réalité complexe : la concentration des capitaux et le poids des élites financières dans l’économie française. En désignant un petit groupe comme responsable des blocages et des inégalités, il a permis de transformer une colère diffuse en un programme politique clair : renforcer l’État pour reprendre la main sur les leviers essentiels de l’économie.

Des réformes symboliques aux nationalisations d’envergure. Dès le Front populaire, la réforme de la Banque de France apparaît comme la première traduction de cette volonté. La victoire sur les régents, héritiers des grandes dynasties bancaires et industrielles, symbolise l’affirmation de la puissance publique face à l’oligarchie privée. Après 1945, ce mouvement prend une ampleur inédite : dans la lignée du programme du CNR, la Libération procède à de vastes nationalisations. La Banque de France, le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le secteur de l’énergie avec EDF-GDF, les transports comme la SNCF et Air France, mais aussi Renault, sont placés sous le contrôle direct de l’État. Derrière chacune de ces mesures plane encore l’ombre des “200 familles”, présentées comme les adversaires historiques de la souveraineté économique.

La planification comme antidote au pouvoir des élites. La planification économique, incarnée par le plan Monnet (1947), s’inscrit dans la même logique. En fixant des objectifs nationaux pour l’investissement, la production et les infrastructures, le commissariat au Plan se veut une réponse rationnelle et démocratique à ce que l’on présente comme l’arbitraire des grands capitalistes. L’État devient ainsi le garant d’une économie orientée vers l’intérêt général, affranchie des calculs de profit d’une minorité. On retrouve ici l’écho des dénonciations littéraires de Zola ou de Péguy : contre la spéculation et la vénalité, il faut restaurer le primat du travail, de la technique et de la justice sociale.

Une rhétorique réactivée jusqu’aux années 1980. Même après les Trente Glorieuses, le mythe conserve une efficacité politique. Dans les années 1970-80, les attaques contre les “multinationales” ou les “noyaux durs” capitalistes reprennent le fil d’un imaginaire forgé un demi-siècle plus tôt. François Mitterrand, en lançant la vague de nationalisations de 1981, se situe explicitement dans cette filiation : il s’agit d’arracher à la sphère privée le contrôle des banques et des industries stratégiques pour redonner à l’État la maîtrise de l’économie nationale. À travers un vocabulaire modernisé, c’est toujours la logique des “200 familles” qui est convoquée : celle d’une oligarchie financière menaçant la République et justifiant l’intervention publique.

Le mythe des “200 familles” a fonctionné comme un puissant levier d’étatisation : en réduisant la complexité du capitalisme à la domination de quelques dynasties, il a légitimé la montée en puissance de l’État, des nationalisations de 1945 à celles de 1981. Il illustre comment une construction politique et culturelle peut infléchir durablement les orientations économiques d’un pays.

Notes et références

  1. L’affaire Oustric éclate en 1930 autour d'Albert Oustric, banquier et homme d’affaires toulousain. Son groupe financier, spécialisé dans la spéculation boursière et les placements à l’étranger (notamment en Italie), s’effondre brutalement. La faillite entraîne des milliers d’épargnants dans la ruine et révèle des complicités politiques au plus haut niveau. Le scandale devient retentissant lorsque l’on découvre qu’André Tardieu, alors président du Conseil, et plusieurs ministres avaient favorisé les opérations douteuses d’Oustric, notamment par des autorisations officielles pour ses sociétés. La presse s’empare de l’affaire et y voit un nouvel exemple de collusion entre la haute finance et le pouvoir politique. Conséquence : l’affaire Oustric nourrit la défiance populaire envers les élites économiques et politiques, renforçant le thème du “mur d’argent” et préparant le terrain au mythe des “200 familles”.
  2. L’affaire Stavisky éclate en janvier 1934 avec la découverte d’un vaste scandale financier impliquant Alexandre Stavisky, un escroc mondain d’origine russe, très introduit dans les milieux politiques et judiciaires. Il avait monté une fraude massive autour de la Caisse de crédit municipal de Bayonne, en émettant de faux bons au porteur adossés à des œuvres d’art surestimées. Quand l’affaire est révélée, l’opinion apprend que Stavisky avait bénéficié de protections haut placées (députés, magistrats, ministres) qui avaient retardé les poursuites. Quelques jours après l’éclatement du scandale, on le retrouve mort dans un chalet de Chamonix. Officiellement, il se serait suicidé, mais beaucoup crient à l’assassinat maquillé, destiné à protéger ses complices. Les répercussions de l’affaire Stavisky furent considérables. La IIIᵉ République se trouva frappée d’un immense discrédit : aux yeux de l’opinion, elle apparaissait gangrenée par la corruption et incapable de protéger l’intérêt général. La droite et l’extrême droite s’emparèrent aussitôt de l’affaire pour dénoncer la “République des escrocs” et mobiliser leurs partisans dans la rue. Cette agitation culmina le 6 février 1934 avec les violentes émeutes antiparlementaires de Paris, qui faillirent emporter le régime. Dans le prolongement de l’affaire Oustric, quelques années plus tôt, le scandale Stavisky renforça l’idée que le pouvoir était confisqué par une élite financière et politique compromise. Ce climat de défiance générale offrit un terrain particulièrement fertile à la popularité du mythe des “200 familles”, bientôt brandi comme symbole de la lutte contre le “mur d’argent”.
  3. Édouard Daladier (1884-1970) est un homme politique français, figure du Parti radical et plusieurs fois président du Conseil sous la IIIᵉ République. Surnommé le “taureau du Vaucluse” pour son tempérament énergique, il se fait remarquer dès les années 1930 comme chef du parti radical. En 1934, lors du congrès radical de Nantes, il popularise l’expression des “200 familles” pour dénoncer la mainmise de l’oligarchie financière sur la Banque de France. Cette formule deviendra un slogan politique durable. En 1938, revenu au pouvoir, il signe les accords de Munich avec Hitler et Chamberlain, choix qui lui vaudra des critiques sévères, même s’il défendra plus tard cette décision comme un répit nécessaire pour réarmer la France. En 1939, c’est lui qui annonce à la radio l’entrée en guerre contre l’Allemagne nazie. Mais son gouvernement s’effondre rapidement en 1940, avant la débâcle. Daladier incarne donc une figure ambivalente : d’un côté, le tribun qui sait trouver des formules-choc comme celle des “200 familles” ; de l’autre, l’homme d’État contraint à des choix tragiques face à la montée des périls européens.
  4. Publié en 1891, L’Argent d’Émile Zola est un roman emblématique des débuts de la seconde révolution industrielle. À travers la figure de Saccard, aventurier de la finance, associé à l’ingénieur Hamelin, porteur d’un vaste projet d’extension des réseaux de transport (chemins de fer, ports et infrastructures) Zola dépeint l’univers des grands marchés et des spéculations qui accompagnent l’essor économique de son temps.
  5. Dans L’Argent (1913), Charles Péguy livre une méditation polémique sur la place de l’argent dans la société française. Bien plus qu’un simple règlement de comptes avec ses adversaires intellectuels, l’essai met en lumière une inquiétude fondamentale : l’argent envahit tout, jusque dans l’école républicaine, et menace l’idéal de désintéressement au cœur de la culture et de la transmission. Loin d’être seulement un instrument économique, il devient une force corruptrice, altérant les consciences, achetant les esprits et dévoyant la mission de l’État.


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