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Entreprises publiques
L’histoire des entreprises publiques en France est souvent présentée comme celle d’une nécessaire intervention de l’État pour pallier les défaillances du marché ou garantir l’indépendance nationale. Pourtant, une lecture libérale de cette histoire invite à s’interroger : ces nationalisations et créations d’entreprises publiques étaient-elles vraiment nécessaires ? N’auraient-elles pas, au contraire, entravé le développement d’un secteur privé dynamique, introduit des distorsions de concurrence et pesé lourdement sur les finances publiques, le tout pour des résultats finalement contestables ?
Le pétrole français : un cas d'école de l'échec de l'État
Le secteur pétrolier n'est pas un monopole naturel, contrairement aux réseaux de distribution d'eau ou d'électricité[1]. Pourtant, la France a choisi d'y implanter des entreprises publiques, démontrant que l'argument du monopole naturel a souvent servi à justifier des interventions étatiques bien au-delà de son champ légitime. Après la Seconde Guerre mondiale, la France a massivement investi dans des entreprises publiques comme la RAP (Régie autonome des pétroles) pour assurer son approvisionnement en hydrocarbures. Ces entreprises ont certes permis des découvertes, comme celle du gaz de Lacq par la SNPA, une autre entreprise publique.
Mais à quel prix ? Ces structures étaient largement déficitaires et n'ont survécu que grâce à des subventions publiques massives. Elles ont créé une distorsion de concurrence, empêchant l'émergence d'un secteur pétrolier privé français compétitif à l'échelle internationale. L'exemple de la RAP est à cet égard édifiant : bien que décrite comme "profitable", elle utilisait ses moyens financiers pour financer la recherche de ses concurrents, une pratique que le marché n'aurait jamais tolérée. Pierre Angot, figure héroïque de la Résistance, présida la RAP et la SNPA. Mais son action, si louable soit-elle sur le plan patriotique, a eu pour effet de pérenniser un modèle étatique qui a freiné le développement d'un secteur pétrolier privé robuste.
Le coût de cette politique a été considérable. Les fonds publics engloutis dans ces entreprises auraient pu être investis dans des secteurs plus dynamiques ou restitués aux contribuables via des baisses d'impôts. Loin d'être un gage d'indépendance, le monopole public a rendu la France dépendante de la bonne volonté de ses ingénieurs des Mines et de la capacité de l'État à gérer des entreprises complexes, ce qui n'a pas toujours été le cas.
Un détournement des principes libéraux
L’erreur fondamentale des partisans de l’entreprise publique est de croire que l’État peut se substituer au marché sans en subir les conséquences. La théorie des contrats incomplets, développée par les économistes libéraux, montre que la propriété publique, en séparant les droits de décision des droits aux gains résiduels, crée des incitations perverses. Les dirigeants d’entreprises publiques, nommés politiquement et non soumis à la pression des actionnaires, n’ont pas les mêmes incitations à l’efficacité que des entrepreneurs privés. Ils peuvent privilégier des objectifs politiques (maintien de l’emploi, développement régional) au détriment de la rentabilité, ou mener des stratégies risquées sans craindre la faillite, puisqu’ils savent que l’État les renflouera en dernier ressort.
Cet argumentaire libéral a fini par s'imposer dans le débat public, conduisant à un vaste mouvement de privatisations à partir du milieu des années 1980. Le gouvernement de Jacques Chirac (1986-1988) a mis en œuvre un programme de privatisations sans précédent, portant notamment sur des entreprises nationalisées après-guerre (Société générale) ou en 1981 (Paribas, Saint-Gobain). Cette politique, inspirée des réformes thatchériennes et reaganiennes, visait à "libérer" l'économie française de l'emprise de l'État et à soumettre les entreprises aux lois du marché. Cette libéralisation s'est accompagnée d'autres mesures : suppression du contrôle des prix et de l'autorisation préalable pour les licenciements économiques.
L'entreprise publique : un modèle dépassé à l'ère de la mondialisation
Aujourd'hui, le modèle de l'entreprise publique apparaît largement dépassé. Dans un monde globalisé, où les capitaux circulent librement et où les entreprises sont confrontées à une concurrence internationale, les avantages supposés de l'intervention publique s'effondrent.
L'expérience des privatisations des années 1990 (Renault, France Télécom, etc.) a montré que les entreprises passées dans le secteur privé ont gagné en compétitivité et en rentabilité. Loin de délocaliser massivement, elles ont souvent investi et créé des emplois. L'argument de la "souveraineté nationale" ne tient plus : dans un monde interconnecté, la dépendance est inévitable, qu'elle soit publique ou privée. Mieux vaut une dépendance consentie et encadrée par des contrats de droit privé qu'une dépendance imposée par un monopole public.
L’histoire des entreprises publiques en France est celle d’une parenthèse coûteuse et finalement peu concluante. Loin d’être un rempart contre les défaillances du marché, elles en ont souvent été la cause, en détournant les capitaux, en freinant l’innovation et en créant des rentes de situation. Le mouvement de privatisation[2], s’il doit être mené avec discernement, est une nécessité pour rendre à l’économie française sa compétitivité et sa vitalité.
- ↑ Le monopole naturel désigne une situation où les coûts de production sont si élevés qu'une seule entreprise peut servir le marché à moindre coût, rendant la concurrence inefficace. Cette théorie a justifié de nombreuses nationalisations en France (EDF, SNCF, etc.). Contrairement aux réseaux d'électricité ou de gaz, l'exploration et la production pétrolières sont des activités concurrentielles par nature, comme le montre l'existence de nombreuses compagnies privées sur le marché mondial. La notion de monopole naturel est aujourd'hui contestée par de nombreux économistes libéraux, qui soulignent que les progrès techniques (notamment dans les télécommunications et l'énergie) ont réduit les coûts fixes et permis l'émergence de concurrents privés.
- ↑ Les privatisations françaises se sont principalement faites par cession d'actions en Bourse ou par vente à des investisseurs stratégiques. La privatisation par coupon, utilisée dans certains pays d'Europe de l'Est après la chute du communisme, reposait sur la distribution de bons d'achat à la population, permettant une privatisation massive et rapide, mais distincte de l'approche française. Même en privatisant, la France a conservé une approche interventionniste ("champions nationaux", recherche d'actionnaires de référence), loin du "big bang" libéral de certains pays.